»L’ami de ces volumes désuets n’omet point d’évoquer aussi le temps où on les composa et les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires les classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne le goût administratif d’aujourd’hui. Peu importe: ils ont leur individualité, leur histoire, et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures variées. Celui-là naquit à l’époque de Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ abandonna pour la première fois son royaume afin d’aller reconquérir au Christ le royaume de Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame étaient encore toutes blanches et l’on posait les vitraux peints de la Sainte-Chapelle. Il séjourna longtemps, parmi d’autres, au fond d’un monastère silencieux. Un roi de France, qui pressurait les couvents, le posséda. Sur la reliure sont empreintes des armoiries; et, sur les pages de garde, diverses gens signèrent leurs noms ou collèrent leurs ex libris. Et il n’appartient plus à personne, mais, ô terreur! à tous. Il est à la disposition des érudits. Les rayons d’une bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité hasardeuse. Il sera peut-être volé; en tout cas, des paléographes le manieront.

»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a tirée de ses retraites; on l’a divulguée ... Ah! Picrate, je veux te conter les périls nombreux d’Athênê, et comment son intégrité farouche fut menacée, et comment elle esquiva, l’industrieuse et la pudique, les tentatives redoutables. Picrate, je vais te dire les embûches des savants et la victoire d’Athênê!...

»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. Les Renaissants, tu l’as compris, étaient trop fougueux et ardents pour triompher de ses fines astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié du dernier siècle, se forme une plus dangereuse armée. Ce sont les philologues!... Ils ne sont pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge se dissimule. Ils ont flairé la fraude spécieuse et juré de dévêtir Athênê de ses voiles. Aux ruses naïves et involontaires des moines ils vont opposer les perfides ruses de leur science.

»Ils sont pourvus d’une patience à toute épreuve. Ils possèdent une méthode déliée, qui leur permet de ne s’embrouiller point au milieu des confusions et des pièges.

»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous trompe; le texte des écrivains antiques nous fut légué sous une forme mensongère.»

»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons découvrir ces fautes nombreuses, les corriger, restituer le texte primitif, le dégager de la gangue qui l’enveloppe.»

»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils s’avisèrent bientôt de les classer, de telle sorte que certains, de mauvaise lignée, pussent être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres et multiplient l’erreur initiale. Certains, au contraire, sont plus dignes de foi, plus anciens, plus proches des origines: c’est à eux qu’il convient de s’adresser. Mais avec précaution! Plusieurs centaines d’années les séparent du texte primitif; une série d’intermédiaires, plus ou moins imbéciles, leur a fourni une tradition sans cesse altérée qu’ils altèrent eux-mêmes ...

»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale!

»Les règles en sont minutieuses; en outre, il faut les appliquer avec tact. C’est un art charmant, qui se donne pour une science, qui en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande beaucoup d’adroite imagination.