»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de jugement!...

»En premier lieu, il sied de bien établir la psychologie du copiste, de discerner le genre d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un sot complet et un ignorant absolu, ses bévues seront très faciles à surprendre, grâce à leur énormité superbe: un tel homme est béni des philologues; il ne les induit pas en erreur, sa bêtise est un gage de sa bonne foi. Mais il y a le copiste un peu intelligent, à demi lettré. Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui nulle confiance. Il fait le malin, prend avec son auteur des libertés, arrange à son gré ce qui ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute ici ou là ses réflexions personnelles, approuve, conteste, enrichit d’une glose sa lecture, que sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, quelquefois; il accomplit sa petite œuvre de faussaire avec tant d’art que l’on y coupe. Il vous présente un texte qui, somme toute, se laisse lire d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, on ne trouve qu’incohérence et abracadabrance: alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire. Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: très souvent, un texte absurde en apparence contient plus de vérité qu’un texte tout de suite intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un stupide copiste ait eu pour minute le texte d’un fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les bévues de l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment démêler ce compliqué réseau d’inexactitudes?

»Chaque copiste a ses manies particulières, ses infirmités spéciales et enfin sa pathologie. On distingue des sortes nombreuses de distraction: tel passe des mots, et tel en agglutine deux, par hasard; tel se fatigue au bout de quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt la tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse tout ...

»Le philologue éminent considère avec sérénité ce chaos. Il ne se rebute jamais. Il domine la situation. Quand il a travaillé des heures et des heures, compulsé ceci et cela, cela encore et cela surtout, discuté avec lui-même, avec l’auteur, avec son interprète, pesé le pour et le contre dans une balance très juste et très sensible, évoqué toutes les hypothèses possibles, d’autres encore, vérifié que son désir de précaution ne l’a pas rendu trop timide, son impatience trop audacieux, interrogé les commentateurs, réfuté maints et maints collègues, il lui arrive—que veux-tu?—d’éprouver un embarras cruel et d’être dans le doute irrémédiablement. Mais il lui arrive aussi, par bonheur, d’aboutir à une solution très plausible. Et il est dans la joie!... Oh! presque rien: un verbe, un adjectif qu’il a remplacé par un verbe ou un adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... Ce n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien un petit mot peut nuire à une belle phrase!...

»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point élevée aux calmes et philosophiques régions de l’inutilité ... En quelque sorte, je t’en complimente. C’est que tu es un optimiste et crois encore à l’efficacité de l’action. Tu appartiens à l’ordre des sciences appliquées. Tu as une âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, voies de transport et travaux de canalisation. Tu es le zélateur du progrès. Tu y as perdu tes deux jambes, et il te serait insupportable de penser que le jeu n’en valait pas la chandelle. Disciple, en outre, d’Eugène Dufour et des positivistes de naguère, tu attaches beaucoup de prix à la causalité, tu te préoccupes des efficiences et tu évalues les rendements. Tu ajoutes à tes intrépidités de nature la notion du progrès ... Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! Mais il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont point une telle assurance; des âmes inquiètes, et qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, et qui craignent un grand remuement; des âmes mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que modérés; des âmes enclines au désespoir, et qui tâchent de se donner le change ... A ces âmes, Picrate, la philologie est bonne.

»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais la Consolation philologique.

»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique du tour servent de passe-temps à de vieux capitaines retraités. Ils se divertissent à ces besognes de leurs nostalgies martiales; ils y consacrent de leur mieux le zèle que jadis ils employaient à traîner derrière leur cheval une compagnie de soldats énergiques, ou à ranger le magasin d’habillement ... Les petits garçons qui approchent de l’adolescence sont en proie à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit pas l’intensité; ils souffrent et présument qu’ils s’ennuient; leur malaise est vague et poignant: on leur donne, pour détourner leur attention d’eux-mêmes, un jouet quelconque et, par exemple, un bilboquet. La difficulté de réussir à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique ardeur et leur esprit qui battait la campagne.