»Ah! sois le bilboquet des grands enfants malades, bonne philologie, ingénieuse et délicate occupation pour les âmes en peine!... Parce que tu as en vue, somme toute, la découverte de la vérité, certaines gens te veulent identifier à la Science. Ils disent que tu contribues à la conquête des temps nouveaux. Ils exagèrent, ayant l’habitude de l’emphase ... Bonne philologie, nous n’en demandons pas tant, nous autres! La Science, affirme-t-on, prépare l’universelle félicité humaine. Tu la laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: si elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, tu es inutile, et tu le sais, et n’est-ce pas là l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec nul intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a des hommes et une question sociale et des gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes douleurs. Ta splendide sérénité provient de ce dédain des contingences. Tes ennemis vont insinuant que tu manques de cœur. Il se pourrait: tu y gagnes une admirable ataraxie ... Tu es un précieux exercice spirituel. Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de la vie sans faire de scandale. On ne t’en donne point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô endormeuse, le choc des réalités brutales; et, ô tonique, tu fortifies les caractères!...
»Picrate, quand j’eus recours aux soins de cette Dame, j’étais malade plus que je n’aimerais te le conter. Un immense dégoût m’avait pris, de l’existence journalière. Que te dirai-je? le sentiment de vivre m’exaspérait. Les causes? Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais, depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs doctrines et de l’une après l’autre je m’étais féru; et puis, l’une après l’autre, elles se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte qu’au lieu de la fleur merveilleuse je ne possédais plus qu’une chose flétrie, mal odorante et de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent l’odeur de ces morts successives, au point d’incommoder ma tête ... Si je me sers de métaphores pour te révéler mes tristesses, Picrate, ce n’est pas que je te refuse ma confidence. Mais à quoi bon ternir de turpitudes cet entretien? Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; et nulle intimité n’exige un tel abandon des pudeurs principales. Du reste, il t’est loisible d’interpréter la métaphore humainement. Mets-y du rêve et de la sensualité, de l’amour et de la jalousie, de l’orgueil et de la faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai pareillement adorées, croyant toujours adorer la même,—une surtout, blanche et langoureuse, et qui avait une voix si câline qu’à seulement l’écouter on était enseveli en elle. Je l’ai entourée d’une tendresse si perpétuelle que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté, pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour vivre de sa vie, parce que, moi, je n’avais pas songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu voudras: mon aventure est celle de la plupart, avec des vilenies, je te l’indique.
»Une rancune singulière contre tout m’incitait à des violences farouches, et peu s’en fallut que mon nihilisme ne demeurât point théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, alors, avaient le goût de faire éclater des bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de me joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils généralisaient indûment leurs opinions individuelles et abusaient de leur désespérance ...
»Je me suis enfermé, Picrate, dans une étroite et vulgaire chambre, analogue aux cellules des moines, sauf quelques meubles Restauration, d’un acajou plaqué, que je tenais de ma famille. J’ai rassemblé autour de moi Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les recensions de ses manuscrits, tout l’attirail de sa critique. J’ai assigné à mon labeur cette tâche: établir le texte du Timée. J’ai renié carrément ce qui n’est pas le texte du Timée. Je me suis retranché de la vie.
»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement philologique. Ah! oui, les premiers temps, erraient dans ma cellule des bouffées mortelles de souvenirs, comme, les nuits d’été, vous arrivent des aromes de roses lointaines et que l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un fantôme habitait avec moi. Je l’avais, sans le vouloir, enclos entre les quatre murs de mon réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais sur mes cheveux son souffle et sur mon front ses belles mains. Cette douceur m’était si alarmante que vite je m’acharnais à mon travail.
»Je me rappelle un soir de septembre,—un ciel bleu vert où des lueurs circulent ... Dans le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient, les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers étaient noirs. Les platanes embaumaient. Des vols d’hirondelles ivres de légèreté passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements stridents; les chauves-souris faisaient leurs cent tours. J’eus l’imprudence de m’abandonner au charme délicieux de l’heure, de négliger ma discipline et de laisser le cher fantôme m’environner de ses caresses ... Ensuite, de lourds nuages couvrirent le ciel, et les feuillages immobiles furent plus pesants. La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, chargé d’orage. En gouttes rares et larges, la pluie tomba. Des effluves voluptueux montèrent du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit à bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle romance italienne, lascive et pâmée. Et mon âme, emportée au cours de cette mélodie d’extase, en suivait la folie vibrante et s’exaltait à quelquefois la devancer. Une note, soudain, parut émerger du milieu des autres et s’éleva si haut, si haut, s’amenuisant, qu’une terreur me prit de la voir se briser en éclats et se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. Un coup de tonnerre retentit, qui tua la frêle note au ciel!... Il me sembla que le monde croulait.
»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un tragique accident!... Picrate, si je t’ai conté cette anecdote un peu niaise, c’est afin que tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité lorsque j’en vins à me soigner par la philologie. Ainsi, après la guérison, les malades reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède au moyen de leur photographie «avant» et «après».
»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader de l’extrême intérêt qu’avait pour moi le texte du Timée. A vrai dire, j’aurais pu tout aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des logogriphes, comme «l’Œdipe» de tel «café de l’Univers». L’essentiel est que l’on s’applique: c’est le premier point du régime. Ce travail, à cause de l’attention qu’il exige, m’absorba. Tant de minutie indispensable ne permet pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en resultedes vertus aimables, qui ne font pas de bruit, pas beaucoup de besogne non plus.
»J’ai connu de charmants philologues.
»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et joli, s’il racontait, avec simplicité, leurs existences. Comme les saints, presque tous ont, à l’origine de leur vocation grave, une petite période de péché. Le renoncement implique que l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou bien il est dépourvu de valeur. De pauvres diables, qui sont nés sans chimère et qui ne s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues ou bureaucrates et continuent jusques au dernier jour à n’être ni voluptueux ni chimériques. Il y a aussi des saints de ce modèle, des saints médiocres. Mais François d’Assise, avant que de vêtir le froc, mena, par les chemins d’Ombrie, une vie très folâtre et même un peu dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher en compagnie de camarades opulents, ordonner avec eux de riches cortèges, se parer d’étoffes luxueuses et jouir de la beauté des femmes. C’était une âme d’une surprenante gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la rigueur de la règle, ni la fatigue des méditations, ni le prestige des stigmates ne vinrent à bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant des fâcheuses souillures, se spiritualisa. Comme la chair, encore émue des voluptés de naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais sans épines, furent marqués de sang; les feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans le petit jardin qui est au creux de la vallée d’Assise, non loin de la Portiuncule.