»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de sang parmi les études critiques de quelques philologues!...

»L’un d’eux était un grand corps maigre et gauche, qui marchait en rasant les murs comme une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient de fins cheveux jaunes, et qu’allongeait une barbiche. Il avait les plus frémissantes mains que j’aie connues. Il semblait importuné d’une perpétuelle inquiétude, et l’on prenait pour de la timidité maladive le silence où il s’enfermait. A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, effaré, vers sa lointaine solitude. Il me supportait mieux que d’autres, parce que je limitais la causerie à des questions de grammaire. Nous avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et je n’ai vu ses yeux qu’une fois. Ils se levèrent du livre et regardèrent devant eux une image illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il n’y en eut pas d’autres, verts ainsi qu’une eau profonde, et d’une mélancolie effrayante! Je me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il fit un brusque effort, écarta le rêve et s’inclina de nouveau sur le livre ... Il est mort très jeune, laissant une œuvre abondante, d’une érudition formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on m’a raconté, plus tard, que son adolescence avait été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il n’eût le sort d’un grand amoureux légendaire et, par exemple, de ce Paolo que Dante Alighieri montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le vent les emporte tous deux, unis par leur amour coupable et plus fort que la mort!...

»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo Malatesta, s’il avait été philologue, eût évité la fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée ne lui vint-elle pas de préparer une édition du Lancelot? Elle serait aujourd’hui précieuse.

»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste excellent. Il se consacrait à Catulle. Et rien au monde n’existait pour lui que Catulle. Son ignorance de tout le reste lui permettait de ne point se disperser. Aux environs de 1880, un jour, comme nous causions, il interrompit l’un de mes propos où la République, je ne sais comment, se trouvait nommée par cette phrase que j’ai retenue:

»—L’empereur Napoléon III n’est donc plus sur le trône de votre pays?...

»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III était mort en Angleterre, il y avait sept ans: il m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait au fond d’un collège, dans une petite chambre aux fenêtres gothiques, encadrées de lierre et bordées de géraniums. Il vivait là depuis longtemps et oubliait que le monde s’étend hors des limites d’une quotidienne promenade. En suivant les fraîches allées de Magdalen, les rives du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait son opinion sur les mérites respectifs des manuscrits divers de son auteur: certains étaient ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il déblatérait contre leurs abominables vices, il me disait qu’il n’était point leur dupe; d’autres avaient son adoration: ainsi le Bodleianus 129, qui contient le texte le moins altéré.

»Oxford est une ville docte et agréable, composée de palais, de jardins et de pelouses. Sur les murailles sculptées des chapelles et des tours, sur les crénelures des faîtes, les feuillages mêlent leur verdure sombre aux tons gris et roux des pierres anciennes. Je regrette que des étudiants nombreux en gâtent le silence. Autrement, il serait très doux de s’y installer, en bon humaniste, à «courre d’un trait l’Iliade d’Homère»!...

»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. Les élèves ne le gênaient pas, et d’ailleurs rien ne le gênait: il négligeait le monde extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté d’isolement.

»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que non pas!... Et même il se plaisait à des discours licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il était avec Lesbie!...