»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du reste, nulle jalousie ne l’animait contre ce rival; et ils vivaient en bonne intelligence; c’est le plus curieux ménage à trois que j’aie connu.

»Mon ami s’accommodait sans peine du partage et, si je ne me trompe, s’en flattait à part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de cœur oblige à bien des complaisances. Il poussait la désinvolture jusqu’à s’approprier les mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. Il avait adopté ce passionné poème: «Donne-moi mille baisers, puis cent et puis encore mille; donne-moi tant de baisers que nous n’en sachions plus le nombre!...»

»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit pas de me connaître depuis une heure pour me mettre au courant de sa liaison. Même, il me révéla sans pudeur les charmes particuliers de la belle, me raconta ses formes ni grêles ni lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, la chaleur de son corps et l’entrain de son abandon. Quand il était sur ce chapitre, ses regards s’allumaient.

»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai l’assurance qu’il lui était fidèle et n’accordait qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et je conserve de lui le souvenir de l’un des hommes les plus sensuels qui m’aient livré leur confidence ... Il y a des vers de Catulle qui sont fort innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, dont il se délectait ...

»Je le condamne pour cela. Il faisait un mauvais usage de la philologie. Je veux dire qu’il la détournait de son objet principal, qui est l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui fut redevable d’une diversion très avantageuse: Dieu sait ce qu’il serait advenu de lui s’il avait prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de son tempérament!...

»Mais un véritable philologue ne se prodigue pas ainsi. Attentif à la seule correction du texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne se monte pas la tête; il est calme et indifférent aux luxures d’Athènes ou de Rome. Il ne se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus qu’il ne prend parti pour Eschine contre Démosthène ou réciproquement. Il domine ces choses; il ne s’occupe que des phrases, et il les traite à peu près comme un digne médecin ses plus belles clientes: nous méprisons, Picrate, le docteur à qui le négligé indispensable d’une dame suggère d’autres idées que médicales!

»Le véritable philologue a de si chastes yeux qu’il ne s’aperçoit même pas des tendresses incluses dans les vieux livres. Le texte auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, pédantesque, imbécile ou luxurieux: n’importe! c’est du grec contemporain de Périclès ou d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit!

»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut mon vieux maître: et je voudrais, pour te parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes un langage de gratitude et de vénération. Je l’admirais et je l’aimais.

»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi de ces paysages africains où jadis se dressaient des capitales musulmanes, et qui avaient de beaux jardins, des citadelles et des fontaines fraîches. La vie y fut passionnée et superbe. Tout a disparu; le désert s’est installé sur la ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant le sable, quelques pierres des monuments, on ne sait plus où elles furent posées: elles sont mortes.

»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, je voudrais que tu comprisses bien ce mot ... Il ne subsistait plus en lui nul espoir,—songe à cela!—pas même l’un de ces espoirs inavoués que tous les hommes cachent au fond d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une sorte de raison vague de ne pas mourir, afin d’être là pour le cas où, demain, qui sait?... Il n’attendait rien de l’avenir, pas plus qu’il ne gardait rien du passé. Il usait sa vie.