»Certains pessimistes sont des gens à peu près joyeux. Leur indignation ne prouve que leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait aucunement. Je pense qu’il avait cessé de croire à la distinction du mal et du bien.

»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait pas de patrie. Il était né dans la Pologne russe d’une mère italienne et d’un père français. Il étudia dans les universités allemandes et vint à Paris de bonne heure. Il enseigna quelque temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt dernières années de son existence, dans une solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi les savants.

»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai su qu’elle avait été magnifique,—utopiste et métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il se figura que les synthèses idéologiques correspondent à des réalités. En outre, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il rêva d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous les microcosmes particuliers dans une même possession du Cosmos idéal et réel. Et il échafauda les grands palais dialectiques de sa philanthropie spirituelle; il construisit, en blocs d’idées, ses phalanstères. Que te dirai-je? Il eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est point elles qui le déçurent; mais davantage la part qu’il prit à des révolutions chez nous. Il vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire au delà de ses appétits journaliers. Il me semble aussi que le seul effort d’une si lucide pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable désastre ... Mon maître fut la victime d’une double illusion lorsqu’il s’imagina que les métaphysiques concordent avec des substances transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, et le réveil lui dut être rude!... Dès lors, comme si un grand coup de vent avait passé au travers de son âme, saccageant tout, il renonça au double rêve intuitif et actif dont il s’était épris fougueusement.

»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces grandes envolées de son audace juvénile? Personne n’eut moins l’air d’un Prométhée que ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le voyant trottiner par les rues, pour un quelconque petit vieillard qui occupe à des promenades vaines le désœuvrement de ses derniers jours. Cependant il se dépêchait, soucieux de l’heure, car il avait réglé de la façon la plus rigoureuse l’emploi de son temps.

»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le rez-de-chaussée d’un ancien hôtel seigneurial, déchu de sa splendeur et divisé en pauvres logements. Je ne suis jamais entré chez lui; jamais il ne m’y invita. Je le rencontrais au Jardin des Plantes, où, chaque après-midi, d’une heure à deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», et il me répondait: «Je vous salue!» Il me donnait le bras, s’excusait de l’importunité grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire éviter les flaques d’eau. Car il était d’une extrême propreté. Son costume, très élimé, toujours le même quelle que fût la saison, n’était endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. Il n’y voyait guère, et il profitait de ma conduite pour se couvrir les yeux de grosses lunettes très noires, à peine transparentes: «Économisons, disait-il, notre vue!»

»Nous suivions, tous les jours, les mêmes allées; nous nous asseyions sur un banc, du côté des ours, un banc moins élevé que les autres et qu’il avait choisi. C’était le seul où ses jambes fussent assez longues pour toucher le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il appuyât son menton sur ses deux mains, au sommet de sa canne solide. Et il restait là, immobile, la tête en avant, silencieux. De temps en temps, il se soulevait un peu, tirait de sa poche un chronomètre à répétition qu’il faisait sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis à l’heure. Mais nous avons encore quelques minutes ...» Je regardais son fin visage, entièrement rasé. Deux longues rides descendaient de ses narines jusqu’au bas de ses joues. La ligne de sa bouche était droite, nettement marquée, et n’indiquait ni amertume ni résignation. Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, quelque trace des vieux espoirs ou la souffrance de l’échec. Non, rien!...

»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère m’irrita. Je hasardai un bout de phrase sur Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix calme, il me signifia:

»—Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes non plus. Aucune abstraction n’importe. Cela est nul et non avenu ...

»Il ajouta, pour lui-même:

»—Et le reste pareillement.