»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne Égypte. On le composait d’une plante admirable, que les Grecs nommaient byblos et qui abonde dans le Delta. La racine de cette plante servait de nourriture aux gens du commun. Avec les fleurs on faisait des guirlandes pour les autels des dieux. On employait les fibres à fabriquer des tissus solides, voiles de navires, étoffes variées, et des cordages et même des chaussures, enfin du papier. Les livres n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: on les développait à mesure qu’on les lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus jusqu’à notre époque; ils se cassent et se détériorent quand on les manie, l’écriture en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant. La plupart ont disparu, soit que leurs possesseurs primitifs aient négligé d’en prendre soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs de tombeaux. C’est dans les sarcophages, en effet, que se réfugia, précautionneuse, Athênê égyptienne, le sol de ce pays ayant la noble qualité de garantir de la corruption les objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut l’intention subtile et narquoise de la Vierge antique lorsqu’elle imagina ce plus fin de ses stratagèmes.

»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante sollicitude, que celle de ces gens qui voulaient avoir auprès d’eux, pour dormir leur dernier sommeil indéfini, les beaux livres où leur âme s’était exaltée durant leur vie éphémère. On entourait leurs corps de bandelettes, on leur sanglait étroitement les bras, on appuyait sur leurs cuisses leurs mains rigides. Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient plus les papyrus mémorables et que leurs yeux n’éveilleraient plus, au long des lignes régulières, la virtuelle pensée. Athênê égyptienne leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux amour superflu de quelques-uns de ses écrits.

»Mais elle devina que les voleurs de livres s’empareraient de ce trésor et le gaspilleraient. Or, écoute! On entourait les momies de cartonnages qu’ensuite on recouvrait de peintures. Eh bien! ces cartonnages sont faits de papyrus collés les uns contre les autres: de sorte qu’il suffit de les détacher avec prudence les uns des autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, comptes de cuisine, circulaires ou prospectus, des poèmes, Picrate, et des philosophies!

»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê eut recours aux crocodiles! Cet animal méchant et glouton jouissait, en certains nomes et, par exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait ses temples, ses prêtres et ses adorateurs. Quand il mourait, on le momifiait devant que de le conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. Et, pour cela, on le vidait de ses entrailles,—comme un homme!—Mais afin que son cadavre sacré conservât bon air et put encore, si j’ose dire, plastronner, on ne manquait pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur habile restitue des formes replètes à la perruche, hélas! défunte, de quelque vieille fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on employait des papyrus, on les lui fourrait dans le corps en guise de boyaux inaltérables. Ces ventres de reptiles amphibies étaient une cachette excellente que ne méconnut pas Athênê.

»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un cortège, réglé selon le rite, conduit au seuil de l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce bourgeois de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis les pleureuses, autour de la momie luisante de peinture neuve. Des chants et des cris. Une liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent le deuil de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils dissimulent pour longtemps et sauvegardent les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier divin, qu’a tracé sur le cartonnage un artisan, c’est le symbole de la résurrection,—oui, le symbole d’Athênê qui ressuscitera!...

»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces papyrus fragmentaires et mortuaires des poésies de Bacchylide que maints siècles ne lurent point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre de sournoise dialectique, les mimes d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et Ménandre ... De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais mieux quand je ne savais de ce comique que ce vers dont la mélancolie est ravissante: «Celui que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...»

»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: on possédait un papyrus du Phédon. Il est possible que tu éprouves, Picrate, de la difficulté à t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce papyrus nous était donné comme antérieur d’onze ou douze siècles au Bodleianus, que le Bodleianus est le plus ancien manuscrit de Platon que l’on connaisse, et que ce papyrus enfin devait être à peu près contemporain de Platon!

»Le jeune savant ayant fait cette communication, la sérieuse assemblée se félicita. Les bonshommes las s’animèrent; leurs visages, soudain, parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. Les spécialistes furent verbeux, voire éloquents.

»L’Europe érudite s’agita. Les journaux doctes, en tous pays, célébrèrent cet événement considérable.