»Je crus—ah! contre toute vraisemblance—qu’il se faisait un jeu de me narguer. Furieux, j’oubliai le respect qui lui était dû et, sur le ton pressant d’un interrogatoire, je lançai:

»—Parce que?

»Sans marquer le moindre étonnement de ma véhémence insolite, il me répondit:

»—Parce que le monde savant est frivole. Aussi bien, mon ami, vous verrez.

»Il me fut inintelligible, ce jour-là, affreusement. Je le compris bientôt. Et alors, la lucidité de ses terribles certitudes m’épouvanta.

»Picrate, je ne sais si la suite de mon récit ne te paraîtra pas comique et dérisoire. Elle l’est peut-être. Mais quoi! le tragique des événements humains ne tient pas à la gravité des intérêts débattus,—lesquels, au regard d’une pensée un peu haute, se valent et ne valent pas le trouble qu’ils occasionnent. Qu’il s’agisse du texte du Phédon ou de la conquête des empires, toutes choses qui se résorbent dans l’espace et dans le temps, le drame n’est poignant que par l’intensité continue d’un effort et la brutalité d’un échec, parce qu’alors il est un emblématique épisode de la grande débâcle humaine.

»Il arriva que, le premier émoi passé, les philologues réfléchirent. A leur félicité naïve et sincère, une petite inquiétude se mêla qui, de jour en jour, grandit et devint menaçante. Ils avaient fait un retour sur eux-mêmes. Ils se demandèrent s’il n’était pas humiliant d’avoir besoin d’un hasard tel pour que le texte de Platon fût rétabli en sa teneur exacte. Leur science n’y suffisait donc pas? Ils s’accusèrent de tant de faiblesse. Ils essayèrent de croire que Platon ne revenait qu’afin de confirmer leurs hypothèses. Ils se flattèrent de l’espoir d’être couverts désormais par l’autorité de Platon. Quel succès pour leurs méthodes!... Ce paléontologique animal que Cuvier, si je ne me trompe, reconstitua sur un fragment de son ossature, imagine, Picrate, qu’on annonce à Cuvier que le voici, émergeant de la préhistoire, désireux de contrôler son portrait. S’il dit: «Oui, je me reconnais; c’est bien moi!» Cuvier triomphe. Mais, s’il affecte d’avoir le dos plus rond, le ventre moins bombé, les jambes plus courtes, les oreilles moins évasées, la queue autrement faite que le supposa Cuvier, Cuvier y perd sa réputation. Cuvier, en tout cas, passera de mauvais moments, cependant que le redoutable archétype, signalé dans les glaces de quelque pôle par des Esquimaux vagues, sera en route vers nos climats. Le voyage est long.

»Autant en advint de nos philologues. Leur archétype s’éternisait dans les brouillards jaunes d’Albion.

»Son possesseur ne se hâtait aucunement de le divulguer. Il n’était point hélléniste assez pour le lire avec sûreté, le publier: il s’adjoignit un technicien. Le temps durait. Et ces deux hommes apparurent, de loin, dans le mystère de la distance, tels que des prêtres sublimes qui accomplissent une cérémonie occulte. Ils préparaient la redoutable épiphanie du Dieu ... Des prêtres, oui; mais démoniaques bientôt. Et le Dieu,—ah! satanique! Les dévots qui attendent une révélation se méfient, craignent l’erreur; et leur émoi combine avec l’amour du Dieu la peur du Malin.

»Le texte de Platon n’est pas le même selon le savant M. A., le subtil M. B., le timide M. C., le compliqué M. D., le raisonnable M. E., l’indolent M. F., et ce casse-cou de M. G. En temps ordinaire, chacun de ces messieurs porte à la boutonnière son originalité, s’enorgueillit de ne ressembler à personne et enfin ne dédaigne pas un peu de fantaisie ingénieuse. Corriger un gros pataquès, ce n’est rien; certes, une «jolie conjecture», bien hasardeuse, fait plus d’honneur à qui la trouve. Et il y a, dans les académies, assez de place pour la grande variété des philologues ...