»L’hypothèse est libre, multiple, accueillante aux diversités. Mais la vérité, non pas! Avec elle, point d’accommodements; c’est tout ou rien. Elle est impérieuse, ennemie des nuances, brusque!
»Eh bien! Picrate, on n’y songeait plus, à la vérité; on n’y songeait, du moins, presque pas. Les militaires, pour peu que se prolonge l’ère pacifique, oublient complètement l’éventualité de la guerre, qui est pourtant la raison de leur discipline. Alors, ils s’occupent à des parades, à de belles manœuvres où se déploie leur virtuosité ... Les philologues, pareillement, insoucieux d’un retour offensif de l’ennemi, s’amusaient à de bien charmants exercices, témoignaient d’une magistrale audace en pure perte et hasardaient n’importe quoi avec plaisir ... Or, tout à coup, la vérité, comme la guerre, éclate!... On était si tranquille! Une pensée vaillante et généreuse vous anime d’abord: l’espoir des galons à conquérir. Et puis on réfléchit que le succès de l’aventure est douteux: on s’inquiète. Et puis on s’affole; et puis on déteste cette calamité qui survient à l’improviste; et puis, si l’on était libre, on s’esquiverait. Impossible: on est engagé!... Ah! Picrate, comment t’expliquer cette haine que soulevèrent les deux Londoniens maléfiques?
»Réfugiés là-bas dans leur île, avec leur brandon de malheur, comme on les maudissait, comme on les chargeait d’imprécations et de rancunes! Comme on aurait voulu, au moyen de ces sortilèges meurtriers qui franchissent toutes distances, les tuer!... Picrate, de bons et doux vieillards qui ne feraient pas de mal à une mouche devinrent enragés et féroces. J’en connais qui eussent percé d’un fin poignard, au cœur, l’effigie de l’égyptologue et de son exécré complice. J’en connais qui eussent, avec de fausses clés, des pinces-monseigneur et l’attirail des malandrins, cambriolé le papyrus pour le détruire et pour se délivrer de sa menace. Des velléités criminelles et absurdes hantèrent ces pauvres âmes ingénues!
»Chacun des bonshommes craignit, non moins qu’un échec personnel, le triomphe insolent d’un collègue. Quel serait l’élu de Platon? A., B., ou C., ou F.? Ah! qui? Mais, à coup sûr, un autre!... L’attente de la vérité prochaine donnait à chacun des scrupules, une conscience plus nette de ses torts, de ses libertés excessives. Subitement on se rendait compte de sa désinvolture. Mea culpa, mea culpa! Hélas! par actions et par omissions, j’ai péché ... Si tard s’en repentir? Oui, à l’heure du châtiment. A l’heure où survient Platon vengeur, les mains irritées, jaloux d’arracher les broderies vertes des parures académiques, les plaques, les cordons, les cravates des ordres illustres sur les poitrines orgueilleuses! Dégradation, déchéance!... Eloignez de moi, Platon, ce calice. S’il faut à votre colère des victimes, Platon, prenez A., B., C., D., E., F., etc. Pas moi, pas moi! Surtout, pas moi tout seul! S’il vous faut moi, n’épargnez personne; principalement, n’épargnez pas un tel ni un tel.
»Ah! Platon détestable!... Ce revenant!... Qu’est-ce qu’il avait, à surgir de sa tombe? Est-ce que le passeur de l’onde stygienne l’écartait de son bac? Avait-on négligé l’obole suprême du péage, ou les sacrifices propitiatoires? Au Styx, Platon, au Styx! Tu dois laisser tranquilles les vivants. Ce n’est pas la place des morts ici-bas. Au Styx, les morts! Va-t’en boire l’eau du Léthé. Ce breuvage convient aux défunts en peine d’oubli. Bois du Léthé: tu oublieras un peu ton texte, auquel tu sembles attaché plus vaniteusement qu’il ne sied à une ombre!...
»Ils se tourmentaient ainsi.
»J’allai trouver mon vieux maître. Je lui racontai la grande tribulation des philologues. Il sourit un peu:
»—Je vous l’avais dit.
»Certes, ils déchantaient. Mais lui?
»—Je me dépêche. Mes yeux me faussent compagnie. Je les fatigue, mais j’emploie tout leur effort. J’ai besoin d’eux encore cinq semaines. Je pense qu’ils pourront aller jusque-là.