»Les autres, cependant, s’agitaient. Ils publiaient, dans les périodiques spéciaux, des articles prodigieux, où par avance ils dénigraient le papyrus. Ils se voulaient garder, comme on dit, à carreau. Ils indiquaient, ils démontraient—car tout se démontre!—qu’un papyrus, somme toute, est sujet à caution, que celui-ci précisément pourrait bien ne guère avoir d’importance. «On le disait ancien: qui sait? Et puis l’antiquité d’une copie n’est pas une irréfutable preuve de son excellence ... Une copie égyptienne, peuh!... Etc ...»
»Tandis qu’ils épiloguaient là-dessus avec une malveillance opiniâtre, un beau jour, le texte parut.
»Ah! Picrate, quelle débâcle!...
»Rien, rien, rien! pas une seule, tu m’entends, pas une seule conjecture ne se trouvait vérifiée, pas une!
»Total et universel fiasco! Ni A. ni B. ni C. ni D. ni E. ni F. ni G. ni personne, à Paris ni à Berlin, à Londres ni à Rome, à Madrid ni ailleurs, n’avait deviné rien.
»Des bêtises! Des calembours vains! Des calembredaines! Pas une minute, pas une seule toute petite minute dans la série laborieuse des années philologiques n’avait été utilement employée! Pas une idée exacte n’était venue, une fois, se loger dans la tête appesantie d’un helléniste zélé. Les quarts de siècle, les demi-siècles qu’ils avaient, les uns et les autres, consacrés à la persévérante besogne, se révélaient stériles, gâchés, nuls ... En pure perte, en pure perte!... Que dis-je? Aux erreurs des scribes médiévaux, ils ajoutaient, jour par jour, leurs âneries particulières, avec méthode, à force de réfléchir, à la sueur de leurs fronts. Que n’avaient-ils, au lieu de cela, joué à la manille, par exemple, ou au trictrac, ou profité de la facilité des courtisanes, plutôt que d’offusquer, de leurs sottises, le beau visage d’Athênê, plutôt que d’aboutir à ce résultat ridicule?
»Ah! Picrate, Picrate, songe encore que leurs seins chétifs étaient constellés des récompenses nationales, impériales et royales, des croix de Sainte-Anne et de Saint-Ildefonse, du Soleil-Levant, du Caroubier d’Or, de l’Étoile des Braves et du Christ de la République d’Andorre!... Il fallut étouffer l’affaire, sous peine de nuire à la respectabilité générale. On y parvint.
»Mais que les premiers jours furent pénibles!
»Je voulus voir mon maître, lui faire part de la catastrophe. Tout de suite, quand je possédai le texte du papyrus, je vérifiai que ses conjectures à lui, comme les miennes et comme celles de tous les autres, étaient démenties. Et alors je fus épouvanté du sacrifice inutile de ses yeux. Je résolus de l’arracher à cette duperie. Ou bien fallait-il le laisser pénétrer dans la nuit et mourir sans connaître la vérité lugubre?... Non, il devait savoir!... Plusieurs jours, je le guettai. Il ne vint pas. Il travaillait, il se hâtait. Enfin, je l’aperçus. Voilà! je lui crierais: «Maître, maître! Ce n’est pas la peine. Brûlez vos notes, vos écrits, tout. Gardez vos yeux, vos pauvres yeux presque usés à la tâche menteuse! Nous étions dupes!...»