Un autre, plus méchant:

—Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!...

Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le fallait, à escalader un fiacre, afin de se mettre au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci, de son fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En peu d’instants, suivi de son chariot comme un colimaçon de sa coquille, mais leste des bras comme un singe, il eut accompli son ascension. Le cocher, qui ne voulait pas le jeter bas et qui cherchait à se délivrer de ce démon, descendit de l’autre côté sur la chaussée, en toute hâte, abandonnant son fouet. Picrate saisit le fouet et, drôlement enchâssé entre le siège et le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, aussi loin que ses bras, bien allongés, pouvaient aller. Et il vociférait, à l’adresse de tout le monde, et de la destinée, et de la providence, de mortelles injures. On méprisa les injures; même on en rit, et, pour se garer des coups de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main gauche, tint les guides, prêt à utiliser le fiacre comme un char de combat. Il fallut qu’on se précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on se précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât sur le trottoir. Ce ne fut point aisé.

Un attroupement se forma, que le sergent de ville eut peine à dissiper. Ensuite, cet effort ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait, le fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à son kiosque sans regarder seulement Picrate.

Picrate avait conscience de la limite de ses forces; il s’irritait en silence ou peut-être réfléchissait.

Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de fiacres furent pris et s’en allèrent. La file se renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate fut délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de réparer le dérèglement de sa toilette. Il serra sa cravate, qui appartenait au genre dit «La Vallière», mais dont les coques se refusèrent à bouffer congrûment, car l’usage l’avait réduite à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que sa montre n’avait pas souffert de cette agitation saugrenue et, pendant qu’il y était, la remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant sous les yeux, pour le consulter, le cadran du kiosque aux voitures. Ensuite, il serra la boucle de son gilet et fut heureux de constater que les boutons ne branlaient pas; ceux du veston non plus. Ce costume était d’une étoffe élimée, noire probablement à l’origine, mais devenue par l’inclémence des saisons verte, jaune et mordorée, tout à fait propre d’ailleurs, lavée, brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni de casquette. Son abondante chevelure frisée, épaisse, le garantissait. Au fond de son gousset il trouva un petit miroir de forme ronde et de la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua contre la paume de sa main gauche et le promena devant son visage, du nord au sud, de l’est à l’ouest, cependant que de sa main droite il insistait pour que la raie médiane de ses cheveux fût correcte en toute sa longueur et pour que sa moustache se retroussât pareillement à droite et à gauche. Il eut du mal, à cause de l’humidité. Picrate était fier de son poil, encore que grisonnant, et il le soignait. Au moyen d’un peu de salive, il précisa la ligne de ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, il fit mousser au-dessus des oreilles les deux ailes de sa toison crépue ...

Ayant achevé ce manège de bienséance et de coquetterie, Picrate revint à des pensées plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât à son commerce. Et alors il puisa, dans une sorte de giberne qu’il avait sur le ventre, des choses innombrables: il semblait une sarigue; il semblait aussi un prestidigitateur singulier qui du néant suscite, à sa convenance, les objets les plus divers. Ce furent d’abord des lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes et les autres noirs, certains en soie ou en coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus par le milieu de leur longueur, assez haut, et de la main les caressa comme une tresse de femme aimée; puis il se les mit autour du cou. Ce furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient une chaîne brillante; Picrate se la mit autour du cou et devint analogue à quelque bedeau d’église ou appariteur en Sorbonne. Et ce furent enfin des liasses d’images variées. Le stock était réparti en plusieurs paquets sous des élastiques: Picrate choisit.

Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient des scènes religieuses, telles que la Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur saignant sur la robe bleue du Sauveur, l’Assomption de la Vierge, la Crèche avec l’âne et le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles n’étaient de vente qu’à la porte des églises: il les fourra de nouveau sur son estomac. D’autres, au revers de cartes postales, représentaient de fâcheuses frivolités, décolletages excessifs, voire nudités complètes en des poses peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était livré à de condamnables facéties, touchant l’amour et ses pratiques habituelles. Picrate n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des cafés, passé minuit. Pour l’après-midi, dans les quartiers honnêtes, il avait des collections intermédiaires, aussi éloignées de la mysticité que de la pornographie. Les monuments de Paris, par exemple. Et il avait soin de bien approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce quartier de l’Europe, la gare Saint-Lazare était tout indiquée, la statue d’Alexandre Dumas père, le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise Thomas qui est insensible aux chansons d’une petite fille, etc ... Ces photogravures anodines, Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur du chariot, appuyées sur le bas de son corps; il en prit à la main quelques-unes, en éventail ...

Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur éventuel. Satisfait de ces justes préparatifs, il regardait vaguement en face. Ses yeux tombèrent sur le cocher qui était en tête de file, et flamboyèrent, car ce cocher l’examinait avec une insistance amusée, qui lui parut narquoise, blessante. Il sentit que sa haine de la corporation tout entière se réveillait et se concentrait sur cet homme. Il fulmina: