»Oh! non, ne t’attends pas, Picrate, à me voir, un jour, assumer le rôle apostolique. Ceci m’empêche: oui, je sais que j’échouerais tristement, car il y a dans les âmes humaines un désastreux instinct de servitude; et nul n’affranchira ces vieux esclaves!... J’ai borné la réforme à moi-même; elle m’a réussi: je suis un homme libre.
»Seulement, moi, je n’ai plus grand’chose à faire de ma liberté. Cet ancien philologue en rupture de ban n’est pas un admirable échantillon qu’il me plaise d’offrir à ton examen. Je le regrette. Ne juge pas sur mon exemple ma méthode.
»J’emploie ma liberté de mon mieux. Telle qu’elle est, je la préfère aux esclavages respectables. La vie que je mène a ceci pour me contenter: elle ne suppose résolue aucune des questions de la métaphysique, de la sociologie ni du reste. Elle implique des négations, je le concède,—oui, la négation provisoire de ce qu’affirment les autres avec une intrépidité offensante. Elle n’est pas oppressive; elle dédaigne un chacun volontiers.
»Les gens de Passy vont au Jardin des Plantes; ceux du Jardin des Plantes vont à Passy. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, ainsi se font des échanges frivoles entre les divers quartiers de cette ville. Ces gens sont fous et j’aide leur folie. Je les promène, je les véhicule, je les conduis à leurs amours, je les voiture à leurs désirs. Et j’aime qu’ils ne trouvent pas que je vais assez vite. Je fouette mon cheval au risque d’écraser les piétons nonchalants: gare, c’est la folie qui passe, la belle folie humaine, gare, gare, et place à nous!...
—Siméon,—dit Picrate,—tu es toqué!
—Mais oui!—répliqua gaiement Siméon.
—Et subversif!—continua Picrate.
—Mais oui, mais oui! Plaçons des bombes sous les doctrines!...