—Tu détruis tout!

—Oui, quant à moi! mais, par ailleurs, je suis une sorte d’anarchiste, en effet, qui ne pratique pas.

»Imagine, Picrate, ce qu’il naîtrait de beauté sur la terre, si seulement on négligeait la respectabilité. Vois les âmes, toutes les âmes redevenir sincères et recouvrer leur spontanéité charmante. Plus de contraintes inutiles. Et les voilà, toutes les âmes, qui chantent de plaisir, et qui se développent joliment et qui trouvent leur volupté. Ah! comme elles chantent, les petites âmes humaines, désormais libres! Ce sont, en vérité, des oiseaux que l’on a lâchés de leur volière ...

»Mon doux Picrate, je ne suis pas un anarchiste dangereux. J’ai renoncé, depuis toujours, à mes réformes magnifiques. Je n’avais pas l’envergure d’un apôtre. Et je laisse le monde souffrir, n’y pouvant rien. Mes mains n’ont pas la force qu’il faudrait et ma parole n’est pas persuasive pour les masses.

»Mais, si j’avais été Jésus, au lieu de dire aux hommes: «Aimez-vous les uns les autres», je leur aurais crié: «Laissez-vous donc tranquilles les uns les autres!...» Ce fut la grande erreur de Jésus. Il ne vit pas l’imprudence qu’il y a, si je ne me trompe, à confondre les individualités. Sous prétexte de bien s’aimer les uns les autres, on se mêle passionnément des affaires du prochain; on l’asservit. C’est, affirme-t-on, dans son intérêt. Ah! que de droits abusifs on s’arroge sur autrui, sous couleur de l’aimer!... Les collectivités organisent «le bien public»; et cela suffit pour que les individualités succombent sous le faix de la tyrannie générale.

»Oui, Picrate, c’est entendu; tu me répliques: «Solidarité!» Connu, connu! C’est le vieil «amour du prochain» qu’on a laïcisé; et on lui a donné ce nom, d’aspect scientifique et pédantesque. L’apôtre allait disant: Nos credimus caritati.

»Amour, charité, solidarité, fraternité même, que de crimes on a commis, que de crimes plus graves on va commettre en votre nom!

»Les devoirs envers le prochain, ce sont des droits que l’on prend sur lui. Et moi, cette chose m’étonne et m’indigne qu’un être pense avoir des droits sur un autre être ...

»J’aurais traversé les villes et les bourgs, prêchant aux hommes: «Laissez-vous tranquilles les uns les autres. Anéantissez l’ordre social. Éparpillez-vous. Il y a pour tout le monde de la place sur terre. Allez-vous-en, où vous voudrez, vivre selon la fantaisie de vos moments!» Oui, tel serait mon évangile libérateur.

»Et j’y ajouterais quelques miracles, si possible; les miracles enfreignent excellemment les lois de l’univers: c’est d’un bel anarchisme ...