» ... Picrate, je m’exalte, ce soir, un peu plus fort que de coutume. Oui, je sors de mon caractère, s’il est question de ces gens et de ces choses. Tu admires peut-être que je badine à propos de l’absurdité du Cosmos et m’indigne si violemment au sujet de ces ridicules bonshommes et de leur illusoire magnificence. C’est que, vois-tu, le Cosmos n’importe guère, somme toute. Nous ne vivons pas dans le Cosmos, à bien y réfléchir, mais en ce petit coin de terre où les hasards nous ont logés: nos yeux ni nos désirs ne vont au delà d’un cercle restreint. Tandis que la respectabilité est quotidiennement nocive! Picrate, Picrate, elle détruit la précieuse merveille des existences individuelles. Et s’il n’y a de philosophie que du général, il n’y a de vie que du particulier.
»N’as-tu pas vu cela mille et mille fois, des âmes qui n’ont pas fleuri selon la spontanéité de leur nature, à cause de la respectabilité? Ni l’audace des belles entreprises ni l’ardeur des grandes amours ne résistent à l’oppression de ce dogme ... Tu allais t’élancer à de délicieuses joies, tu allais obéir à ton instinct,—j’appelle ainsi l’essence même de ton être,—tu allais conquérir un bonheur non pareil, et la respectabilité te le défend!... Petite femme, petite femme, on t’a fait signer un engagement solennel: tu appartiens à monsieur; monsieur désormais a la libre disposition de toi, de ton corps, de tes seins jolis et de tout le secret de ta pudeur. Et voilà que tu n’aimes plus monsieur: tant pis pour toi, s’il t’aime ou seulement s’amuse à la possession de tes rondeurs blanches. Tu ne peux plus lui refuser cela, ni le donner à qui tu aimes, parce que cela—qui est toi—n’est plus à toi. Que faire? Tu as signé. C’est, d’ailleurs, un contrat frauduleux qu’on utilise contre toi. Quand tu as signé, tu ne savais pas de quoi il retournait, tu ignorais absolument les réalités conjugales; en outre, on avait négligé de t’apprendre comme le cœur des hommes et des femmes est soumis à des changements capricieux et qu’une femme n’est renseignée sur soi-même qu’un peu de temps après avoir cessé d’être fille ... Iras-tu ailleurs, où tu aimes? Que non! à cause de la respectabilité. Ou bien, alors, en cachette et de telle façon qu’en soit flétri le charme de ton nouvel amour.
»Il n’y a de baisers vilains que donnés à qui l’on n’aime pas. Il n’y a de faute abominable que contre soi. Petite femme, tu es démoralisée si tu cèdes à ton mari dont le voisinage a cessé de te plaire ... Seulement, la respectabilité le veut!
»Ah! combien j’ai pitié des victimes innombrables que fait la respectabilité!... Je t’ai dit les petites femmes et leur misère. Ce n’est pas tout. Je te voudrais citer encore ... ah! tout le monde, ah! tous ceux comme toutes celles qui négligent de vivre selon soi, pour mériter l’estime universelle.
Picrate interrompit Siméon:
—C’est la base de la Société, Siméon, que tu sapes. Tu démolis la Société!
—Le beau malheur!—répliqua Siméon.—Qu’est-ce que c’est que la Société, sinon la collection pure et simple des individus? Et qu’est-ce que c’est que cette Société au nom de laquelle on persécute les individus?... Mais je te range, toi, socialiste, avec les royalistes, les impérialistes, les républicains de gouvernement,—les étatistes, quels qu’ils soient! Encore la tyrannie d’un autocrate a-t-elle plus de sens: elle sacrifie les citoyens à ce privilégié personnage; lui, du moins, en profite. Vous, les socialistes, vous sacrifiez les individus ... à rien, à cette notion vague et vide et nulle de la Société, à rien, je te dis, à rien!
—Tu es un anarchiste!—s’écria Picrate.
—Appelle, si tu veux, anarchisme—reprit Siméon—ma haine des institutions meurtrières et mon souci de l’individualité précieuse ...