Picrate dit:

—Tu t’intéresses à de petites choses.

—Ce n’est pas une petite chose, Picrate, cette allégresse de la nature matinale. Si tu avais été, comme moi, dès l’aurore, voir les oiseaux du Bois s’éveiller et faire leurs ablutions pour la commençante journée, tu n’aurais pas cette figure chagrine et mal contente. Qu’y a-t-il?

—Rien ... j’ai sommeil. L’orage ne m’a pas laissé dormir.

—Médiocre mélancolie, Picrate! Il ne faut pas s’affliger pour de tels accidents. Participe à la douceur qui t’environne, et ris! Permets que je t’offre un peu de café encore, en l’honneur du beau temps, et tâche de te dérider. La vie, mon Picrate, est meilleure que tu ne l’imagines. Allons, allons!...

Et Siméon continua de bavarder. Picrate se désattristait. Une chanson, gentille et bien rythmée, éclata soudain:

Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!
Régalez vos p’tits... zoiseaux!

Les deux amis y furent attentifs. Ils se turent et regardèrent. On ne voyait pas la chanteuse. Mais sa claire voix avait empli l’air de gaieté. La chanson reprit, cette fois plus proche; et l’on eût dit qu’elle naissait de l’atmosphère, comme les anciens se figuraient que les abeilles sont produites par la chaleur de l’été. Picrate et Siméon, charmés, guettaient le retour des notes vibrantes et, lorsque la mélodie recommençait, souriaient et s’amusaient de la cadence.

Puis, au tournant de la rue, parut la chanteuse, en plein soleil, auréolée de cheveux de lumière, environnée de lumière vaporeuse, toute jeune, son panier au bras, cambrée, la tête en arrière, et annonçant éperdument le «mouron pour les petits oiseaux». On distinguait à peine, dans l’éblouissement du soleil, son visage. Ce n’était que blondeur chantante et approchante. La claire silhouette avait des pas vifs et allègres qui marquaient le rythme accéléré du refrain. La voix jeune riait.

Puis, la chanteuse entra soudain dans l’ombre. Ses cheveux et sa robe secouèrent le soleil; et il tomba comme de l’eau ruisselante, à ses pieds. Dans l’ombre, elle devint, sembla-t-il, de joyeuse, mélancolique, et de rapide, lente. Son allure s’apaisa et sa voix s’alanguit. Son vêtement perdit le luxe de la lumière et elle fut un papillon qui a plié ses ailes magnifiques et n’en montre plus que l’envers incolore. Plutôt, elle se ternit comme ces mares des villages, où le ciel se reflète un instant et qu’il laisse ensuite brunes et obscures. Elle s’amusa de la métamorphose et en joua subtilement. Elle se fit indolente, et chanta doucement, en traînant les mots de la complainte, en minaudant sur les «petits oiseaux». Elle assourdit sa voix et amollit la cadence des sons, à mesure qu’elle marchait moins vite.