Pauvre Bordes!... Mais il était heureux, en effet; on ne tardait pas trop à s'en apercevoir: une gaieté enfantine, et de qualité presque divine, l'animait bientôt, dès qu'il entrait en sécurité. Il fallait qu'on oubliât, de même que lui, toutes les émouvantes raisons qu'il aurait eues de se désespérer; alors, il riait, il plaisantait, il se moquait des singulières péripéties de son existence, il était amusant, drôle.

Il s'amusait; il s'est beaucoup plu dans la vie. Il ne lui demandait guère et il était content de la moindre aubaine qui lui advenait. Il avait été assez riche; et puis tout son argent s'en était allé sans qu'il sût avec exactitude comment. Il avait été bien portant; et puis sa santé aussi s'en était allée, un jour, avec tant de soudaineté qu'à peine s'en aperçut-il. Ceci et cela ne lui apparurent que comme des accidents à propos desquels il ne faut pas conclure. Son allégresse était la flamme de son intelligence; et les défaillances de la réalité matérielle n'y portèrent pas atteinte.


Il fut un grand bohème; mais, ce grand bohème incorrigible, il le fut avec noblesse.

Il avait un domicile; mais il le quittait avec facilité, avec joie. Il adorait de voyager, de vagabonder. Nulle belle musique ne l'a jamais appelé, en aucun lieu proche ou lointain, sans que tout de suite il arrivât, muni de sa ferveur et prêt aux bons offices.

Il a éduqué, dressé, excité de sa noble passion d'artiste, des centaines de musiciens. Il n'avait pas de mots à leur dire pour leur inculquer le désintéressement qui fut son habitude quotidienne et sa morale à peine consciente. Lorsqu'ils voyaient ce paralytique pauvre et qui, pour venir à eux, avait fait un long et dur chemin, agiter de sa bonne main le bâton du chef d'orchestre et mettre en chacun de ses mouvements toute son âme subtile, tendre et fougueuse, ils subissaient le merveilleux prestige de son art et de sa piété.

L'un des plus admirables peintres de ce temps disait à je ne sais plus qui, avec une brusquerie orgueilleuse:

—De mon temps, monsieur, on n'arrivait pas!...

Charles Bordes, s'il n'avait pas eu la fine élégance de sa naïveté, eût admonesté ainsi les jeunes hommes pressés d'aujourd'hui. Tout bonnement, il s'étonna de les voir tant se démener au service de leur renommée impatiente. Il ne désira pas, lui, d'arriver: il se divertissait trop, sur la route!...

On le lui reprochait doucement; on se désolait de ce qu'il n'eût point assez d'ambition pour achever son opéra, les Trois Vagues; quoi donc? lui fallait-il deux mois pour en faire un chef-d'œuvre authentique?... Seulement, Bordes n'avait jamais deux mois consécutifs à sa disposition, pour travailler en égoïste. Il s'y mettait; il prenait la résolution de s'enfermer avec sa besogne... Et, tout à coup, voici qu'un autre soin le requérait. L'occasion se présentait de donner—ah! n'importe où!—une messe de Palestrina, un acte de Lulli, une entrée de ballet de Rameau. Or, il ne pouvait pas faire à la fois tout cela: c'est toujours à lui qu'il renonçait.