En France, pour tout dire, on ne le connaissait pas beaucoup. Mais, en Norvège, il avait la renommée d'un véritable poète national. Son œuvre est immense, un peu mêlée, un peu confuse, et toute pleine de belles choses, sans doute mieux intelligibles en Scandinavie que chez nous. Puis, il avait constamment répandu son activité, son éloquence d'apôtre et de publiciste. Son personnage était aussi populaire que ses écrits. Il a été l'émule d'Henrik Ibsen; et sa gloire fut peut-être plus étendue encore, plus aimée.
On l'a vu plusieurs fois à Paris, avant qu'il n'y revînt pour y mourir.
C'était un grand et beau vieillard, très doux et très bon, mais qui n'avait pas l'air commode; et il ne l'était pas, en effet: seulement, sa véhémence tournait à une sorte d'évangélisme. Sur son formidable front, des cheveux blancs et drus se hérissaient, comme électrisés par la pensée ardente. Des favoris courts cachaient les oreilles. Derrière les lunettes d'or et, si l'on peut s'exprimer ainsi, protestantes, les yeux brillaient durement sous les touffes des gros sourcils. Mais le caractère de la figure était l'étonnante grimace que faisaient les fortes ailes du nez, la bouche grande et serrée, et deux rides profondes barrant les joues. Un visage énergique, sévère, terrible et auquel le sourire donnait une enfantine bonhomie.
Il était né dans la région froide et farouche des monts Dofrines, à Kvikne, pays étrange et dont il a senti, en même temps que le charme natal, l'étrangeté. Un personnage d'Au delà des forces constate l'influence qu'a sur les esprits cette extraordinaire nature. Les paysages n'ont pas les dimensions normales; tout l'hiver il fait nuit, jour tout l'été. Le soleil, que voilent les brumes de la mer, a souvent l'air trois ou quatre fois plus grand qu'il ne l'est ailleurs. Le ciel, la mer et les rochers ont des couleurs surprenantes qui vont du rouge vif et du jaune éclatant aux nuances les plus douces et les plus délicates du gris et du blanc. Les aurores boréales multiplient leurs fantasmagories; les lignes principales des sites s'amollissent soudain, changent la forme des objets... Et le héros de Bjœrnson ajoute: «Il est naturel que les conceptions des hommes, en rapport avec cet entourage, soient démesurées. A entendre leurs légendes, leurs contes, il semble qu'on a entassé un pays sur l'autre. Les banquises envoyées par le pôle paraissent des jouets venus en dansant.» Ces quelques lignes pourraient servir d'épigraphe—et d'excuse—à toutes les études que les Latins écrivent au sujet des littératures scandinaves. Pour qui n'est pas le moins du monde né dans les monts Dofrines et pour qui n'a pas vu, tout jeune, la dansante arrivée des banquises, l'œuvre d'un Bjœrnson, avec toutes ses beautés, demeure assez mystérieuse.
Il était le fils du pasteur de la paroisse de Kvikne. Il n'a été, lui, le pasteur d'aucune paroisse; mais, peu à peu, il devint en quelque sorte le prêcheur de toute la Norvège. Journaliste, directeur de théâtre, conteur et auteur dramatique, il a toujours eu le souci des idées morales; et il ne les aimait pas seulement pour lui, pour son usage, mais il voulait encore les promulguer. Par exemple, il s'était fait une noble doctrine de la pureté spirituelle et physique. Il n'admettait pas que cette pureté fût l'apanage et le devoir des seules femmes: il l'imposait encore aux hommes, et pareillement, avec la même exigence. De là cette comédie dramatique du Gant qui a, paraît-il, déterminé en Norvège un «mouvement d'opinion». Et puis, sous le titre de Monogamie et polygamie, il composa une conférence, qu'il récita par tout le royaume.
Tous ses écrits comportent un enseignement. Il lui est du reste arrivé, dans le cours de sa longue vie, de changer d'opinion sur divers problèmes. Alors, il enseigna autre chose; mais il enseigna toujours. La philosophie de son œuvre n'a peut-être pas beaucoup d'unité; mais, quoi qu'il pensât, il le pensait avec la même incessante énergie.
Quand on y songe, on est émerveillé de voir qu'il n'y a guère que les littératures latines, dans l'Europe contemporaine, qui soient véritablement frivoles. Les littératures germaniques, aussi, mais moins. Les Scandinaves et les Slaves sont infiniment plus sérieux. Les Tolstoï, les Ibsen et les Bjœrnson ne sont pas de chez nous. Ils ont une confiance magnifique dans l'efficacité prédicante des belles-lettres. C'est leur honneur; et c'est, en outre, le signe de leur jeunesse: leurs littératures ne sont pas anciennes. Je crois que nous avons failli avoir cela aux environs de 1848; mais le zèle dogmatique nous passa bientôt et nous sommes revenus à notre chère futilité.
D'ailleurs, il n'est pas très facile de résumer la philosophie morale de Bjœrnson. En tout cas, il faut distinguer, dans l'histoire de sa pensée, deux périodes.
Sous l'influence de son éducation, de son enfance toute bercée aux contes d'Asbjœrnsen et aux pieuses remontrances de son père, le pasteur du Kvikne, il fut d'abord très religieux, évangélique plutôt, enfin religieux comme on l'est en pays de sectes nombreuses et fraternelles. Il avait subi l'influence, alors très vive, de ce Danois, Gruntvig, chrétien joyeux, ami du peuple, de la nature, de la Scandinavie et d'un Dieu un peu vague. En politique, cela faisait du nationalisme et du libéralisme, du rêve aussi. Le tout, assez mystique, en somme.