Et puis Bjœrnson lut les Anglais, Darwin, Spencer, Stuart Mill. Ces trois écrivains le menaient au positivisme. Il y alla.
Il aurait pu lire d'autres Anglais et, par exemple, les Berkeley, les David Hume: il y eût pris, peut-être, la contagion d'une métaphysique idéaliste. Mais non; et il devint positiviste, à la suite de ses lectures. On l'est volontiers, dans les pays de mysticisme, comme si l'on trouvait en cette calme doctrine le repos dont on a tant besoin après de telles fatigues spirituelles. Un voyage en Amérique acheva de convertir Bjœrnson au sentiment du concret.
A partir de ce moment-là, il fut l'apôtre de la science comme il avait été l'apôtre de la religion. Un de ses personnages s'écrie: «Ne te moque pas de la science; à quoi diable croirions-nous?...» Évidemment!... Mais il n'y a pas là de désespoir idéologique ni aucune ironie. Entre ses deux croyances successives, Bjœrnson n'a pas eu la plus petite période de mécréance douloureuse ni de doute amusant. La science s'est, dans son esprit, tout de suite substituée à la religion. Et, que ce fût à la religion ou à la science, il croyait naturellement. Telle était la générosité de son caractère.
En tête d'Au delà des forces, il a écrit ces lignes significatives: «Cette pièce est faite d'après les Leçons sur le système nerveux de M. Charcot et les Études chimiques sur l'hystérie-épilepsie ou grande hystérie du docteur Richet.» Une pièce de théâtre qui a pris, en de tels ouvrages, sa substance et sa documentation n'est pas un vain amusement d'artiste. Et voilà, certes, de quoi faire rougir nos aimables vaudevillistes, à moins qu'ils ne voient, dans cette œuvre même, tout ce que la science perd de sa valeur et de son intérêt poignant à entrer dans un scénario théâtral. Et le drame n'y gagne pas ce que la science a perdu. Tout compte fait, nos charmants vaudevillistes sont des sages.
Sans doute n'a-t-on rien écrit de moins clair, pour le théâtre, qu'Au delà des forces. Mais la seconde partie est plus obscure que la première.
Ainsi, le second Faust est plus obscur que l'autre; seulement, n'exagérons rien.
La conclusion de la deuxième partie est tout à fait singulière; elle est à la fois bizarre et innocente... Je dis que c'est la conclusion... Je le crois; en tout cas, c'est la fin. L'on y voit un jeune homme qui console tout le monde en racontant qu'il a inventé un aéroplane. Cet appareil sera chargé de remédier au «désespoir des masses»: il aura bien à faire; et c'est plus lourd que de porter des voyageurs! N'allons pas plaisanter sur la navigation aérienne; mais enfin, il est difficile de penser que cette ingénieuse application des lois de la physique puisse remédier à toute la douleur morale qu'il y a dans Au delà des forces. Cet aéroplane est, je le sais, un symbole de la science. Mais, justement, on se demande si peut-être Bjœrnson ne compte pas un peu trop sur la science,—oui, sur la qualité religieuse de la science.
Disons-le, à tout hasard: il y a, dans cette idéologie nébuleuse,—nébuleuse et qui, à cause de cela, impose,—un peu de puérilité. Du moins, il me semble. Un peu de puérilité, mais tant de mystère que la puérilité de la chose n'est pas tout de suite apparente. C'est de la nuit noire et dans laquelle se meuvent des ombres. La nuit est si noire que les ombres y sont des fantômes assez nets. Des lueurs y passent; des lueurs qui ont la brièveté des «éclairs de chaleur»; des lueurs courtes... Enfin, je ne sais pas comment, c'est assez beau tout de même; et, quelquefois, c'est très beau. C'est angoissant. Il y a là une sorte de grandeur obscure et qui donne à rêver. Nos esprits de Latins sont déconcertés; mais ils ont la manie honnête de comprendre: alors, ils cherchent. L'inquiétude qu'ils éprouvent suscite en eux le pressentiment du sublime. Et ils sont peut-être dupes; mais ils n'en ont pas l'assurance: et, dans l'incertitude, ils frissonnent.
Ils ont bien raison.