Nous sommes à tâtons. Cependant, essayons de deviner un peu précisément cet extraordinaire Bjœrnstjerne Bjœrnson, qui portait avec bonhomie un nom si difficile à prononcer et qui, en son langage si redoutable, n'avait peut-être rien que de très simple à nous dire. Je crois qu'il était optimiste,—et qu'il n'en fallait pas davantage pour le distinguer du grand Ibsen. Je crois qu'il avait une intrépide confiance dans la valeur et dans l'efficacité de ses prêches; et cela, spontanément, quelle que fût, d'ailleurs, la matière de sa prédication, religieuse ou scientifique. Ibsen était pessimiste: ce qu'il a montré d'émouvant, c'est le duel de l'individu contre les foules. En pareil cas, l'individu est toujours battu; il n'a pas d'autre refuge, pour sa fierté digne, que son orgueil: et l'orgueil n'est pas gai. Mais Bjœrnson est hardi, abondant, plein d'allégresse. S'il n'était pas né dans la froide solitude des monts Dofrines, on le prendrait pour un Norvégien méridional et, autant dire, pour un Norvégien du sud-ouest.
Cette vivacité de conviction l'a, plus d'une fois, conduit à s'occuper de problèmes qui ne relevaient pas immédiatement du tribunal de sa conscience. Par exemple, il donnait volontiers des conseils aux nations. Il nous en a donné; et il en a donné au tsar de Russie. Comme il a, toute sa vie, réclamé l'indépendance de la Norvège à l'égard de la Suède, il aurait pu être tenté de respecter aussi l'indépendance des autres pays. Mais son ample générosité naturelle ne le lui permettait pas.
Ce qu'il a fait de plus joli, et de charmant, ce sont des contes villageois, où l'on sent qu'il y a toute l'âme de la Norvège. Paysages très justes, anecdotes modestes et une atmosphère très pittoresque.
Bjœrnstjerne Bjœrnson a été sur le point d'écrire des chefs-d'œuvre de réalité scandinave.
Pourquoi une idéologie extravagante s'est-elle mise dans tout cela, qui serait délicieux?...
Telle qu'elle est, son œuvre a quelque analogie avec le beau, splendide et absurde spectacle que décrit un personnage d'Au delà des forces. De folles et merveilleuses colorations se promènent sur le ciel, la mer et les rochers; le soleil est plus grand que de raison, trois ou quatre fois. Mais il ne fait pas clair. C'est une sorte de durable crépuscule; ou bien c'est une aurore boréale inopinée. Et il vient du pôle des banquises dansantes!...