Je ne vais pas dresser l'inventaire de son œuvre, qui est immense; je ne souhaite que d'en marquer le caractère. Et, si je ne me trompe, le voici. Cesare Lombroso eut toute la minutie qu'impose la stricte méthode expérimentale; en même temps, il était admirable par sa puissante faculté inductive. Il ne croyait jamais avoir réuni un assez grand nombre de faits contrôlés; et les faits ne lui suffisaient pas, mais il était réclamé par les idées.
En 1872, il publia son Anthropométrie de quatre cents malfaiteurs vénitiens; la même année, la Folie criminelle en Italie. Et c'est le même homme qui, ensuite, généralisant les résultats d'une enquête formidable et délicate, émit, dans l'Homme criminel, les plus vastes hypothèses qu'autorise la science de la criminalité.
L'analyse expérimentale de la folie l'avait conduit à reconnaître les tares analogues que manifestent le cerveau du dément et celui du criminel. Pour le savant, le crime est un acte déraisonnable dont il faut expliquer psychologiquement les particularités. La notion même du crime est étrangère aux simples données scientifiques; elle est de nature morale et sociale. Ainsi la criminalité s'évade hors de la science absolue. Il y a quelques années, louant devant l'Académie des sciences feu le professeur Brouardel, le mathématicien Henri Poincaré s'effarait des problèmes si complexes que pose la médecine légale... «Nous ne sommes plus, disait-il, dans le domaine de la science pure, mais en pleine mêlée.» Il ajoutait qu'alors la plus petite erreur du savant risquait d'«abaisser l'humanité tout entière en obscurcissant l'idée de justice»... Science et réalité,—le contact de cela et de ceci est redoutable. Cesare Lombroso, fort de la science, ne craignit point la réalité. C'est ce qu'a de plus émouvant son œuvre patiente et audacieuse.
D'ailleurs, toute sa longue observation le fit aboutir à la thèse socratique de la faute qui est une erreur de l'esprit. Seulement, cette thèse, il lui donna la valeur d'une doctrine médicale, quand il sut indiquer avec rigueur les tares organiques qui ont le crime pour conséquence. Des centaines de cerveaux, de crânes et d'appareils nerveux qu'il examina lui démontrèrent que les individus anormaux sont de deux sortes, criminels-nés et criminaloïdes.
Sur les criminels-nés, on ne peut rien. Les criminaloïdes, il faudrait qu'on sût, mieux encore que les châtier, les guérir. Ainsi s'unissent, dans une opiniâtre et dangereuse trinité, psychologie, médecine et sociologie: la psychologie constate; la médecine essaye de soigner; cependant, la société a ses volontés impérieuses et urgentes. Pour les criminels-nés, la peine de mort est bonne; si elle a quelque utilité, elle n'a guère d'inconvénient. Pour les criminaloïdes, se pose l'interminable problème de la responsabilité. Comme si la question n'était pas encore assez variée, la philosophie s'en mêle; la métaphysique n'est pas loin.
Ajoutons que l'état du «criminaloïde» ne se définit pas avec une exactitude catégorique. Il admet des nuances. Ces nuances le relient, d'une part, au criminel inguérissable et, de l'autre, à l'homme normal. En cas de responsabilité nulle, l'imputabilité suffit; en cas de responsabilité parfaite, les codes ont leurs indiscutables tarifs: mais la responsabilité diminuée est l'angoisse d'une société réfléchie.
Cesare Lombroso a prétendu déterminer les tares physiologiques auxquelles les crimes correspondent. Il les a trouvées innombrables, diverses et si proches les unes des autres qu'après avoir lu ses livres on garde un sentiment de malaise. Son œuvre est une sorte d'épopée effrayante de la maladie criminelle. Cette sombre poésie résulte de l'abondance des faits et de l'incertitude alarmante du rêve qui en sort.
La dernière année de sa vie, comme on avait procédé, en France, à quelques exécutions capitales, Cesare Lombroso consacra une poignante page à les commenter: le savant et le philosophe qui a le plus songé, en savant et en philosophe, à la légitimité et à la valeur efficace de la peine de mort avouait qu'il n'osait plus conclure. Du moins, il aboutissait à une double conclusion. «J'ai ici vraiment une double personnalité», disait-il. Bref, il concluait à la peine de mort inexorable; et il concluait qu'il ne savait plus. On sentait que le souvenir de cerveaux ouverts et qu'il avait tenus dans ses mains le hantait: les uns, cerveaux de brutes abominables dont il faut que la société se débarrasse; les autres, cerveaux qu'il aurait peut-être fallu soigner, les pauvres malades!
Rêveries pathétiques, belles et redoutables! En attendant que les physiologistes et les moralistes aient achevé leur auguste besogne, la société a le droit et le devoir de vivre. Il est possible qu'un jour les études commencées par un Cesare Lombroso et continuées par d'autres hommes de science résolvent la question du crime et du châtiment; ce n'est, d'ailleurs, que possible.