Alors, pendant que travailleront, méditeront et douteront encore les Lombroso, que fera la société?
Nous avons aujourd'hui des penseurs,—c'est le nom qu'ils revendiquent,—des penseurs un peu niais, qui sacrifient gaillardement la société à des doctrines incomplètes. En attendant que les Lombroso aient conclu, nos penseurs se dépêchent de refuser à la société le droit de tuer. Cependant, les crimes se multiplient et la sauvagerie fait rage.
Notons que, malgré le souvenir angoissant des cerveaux qu'il avait examinés, taillés, analysés, Cesare Lombroso n'était pas, en principe, l'ennemi de la peine de mort.
On veut absolument poser la question de responsabilité. Elle est magnifique, en effet, et bien digne d'occuper nos penseurs, après qu'elle en a tourmenté d'autres, et de plus sérieux. Elle est magnifique et, probablement, insoluble.
De sorte que la société, qui a le droit et le devoir de vivre, et tout de suite, pourrait à la rigueur la négliger et en poser une autre, qui est plus simple et qui est une question de fait, la question de l'imputabilité. Même si tel individu n'est pas, philosophiquement, responsable de tel méfait, considérons tel méfait comme imputable à tel individu. Or, si ce méfait et les méfaits de ce genre mettent en péril la société, celle-ci est, à l'égard de cet individu, en état de légitime défense. Elle impute à cet individu ce méfait: cela suffit pour qu'elle se débarrasse du gaillard.
Les idées des savants gouvernent le monde. Mais ce n'est pas un gouvernement direct. Il y a un intermédiaire: les imbéciles, ceux-là précisément qui revendiquent le nom de penseurs. Les idées des savants n'arrivent au monde que transformées par le soin détestable de ces ministres. Et, à vrai dire, ce ne sont pas les idées des savants qui gouvernent le monde, mais, plus exactement, les contresens que les imbéciles ont faits sur les idées des savants. Et ainsi nos plus mols penseurs se réclament de Lombroso pour engager la société contemporaine dans une aventure de suicide absurde.
C'est une philosophie matérialiste qu'illustrent les œuvres de Lombroso. Son étude de l'âme demandait à la physiologie ses motifs, ses causes, ses arguments. Il consacra sa patience de savant à chercher les concomitances physiologiques des faits psychologiques, comme s'il était avéré que ces derniers fussent d'origine matérielle. Or, la difficulté est là; mais il l'a laissée aux métaphysiciens. Ceux-ci décideront si la pensée est produite par le cerveau ou si le cerveau n'est qu'une idée de l'âme.
En hâte, certains spiritualistes se fâchèrent. Et je me souviens de Tolstoï à qui on offrait de connaître Cesare Lombroso... «Jamais de la vie! répondit-il avec mauvaise humeur; pour qu'il me classe parmi les microcéphales!...»
Mais on ne peut tout de même appeler matérialiste un savant qui, de la pathologie physiologique, s'est élevé jusqu'aux idées les plus hautes et abstraites du devoir individuel, du devoir social et de la responsabilité. Il a conclu pratiquement, dans la mesure où les réalités scientifiques l'y conviaient; et, après un demi-siècle de travail incessant, il a réservé pour une suprême incertitude la part indéfinie de la métaphysique.