Le gouvernement de Louis XIV ne s'en aperçut pas tout de suite. Il hésita, dans une alternative pressante, et ne sut pas si, avec la Suède, la Pologne et la Turquie, il ne s'opposerait pas au progrès de la puissance moscovite, ou bien s'il accepterait le progrès de cette puissance, le favoriserait et alors l'utiliserait. Pierre le Grand avait été animé, dit Saint-Simon, «d'une passion extrême de s'unir à nous». La France tergiversa. La veuve du tsar, Catherine Ire, déçue par nous, se rapprocha de l'Empire germanique. Mais sa fille, Élisabeth Pétrovna, revint au projet de Pierre le Grand. Elle y revint par le sentiment. Elle s'était éprise de Louis XV, sans le connaître, docile au prestige qu'avait, même de loin, ce type achevé de la beauté royale, grandeur et grâce, calme et majesté, le Bien-Aimé encore jeune. Elle était belle, de vive imagination, de cœur prompt. Peu s'en fallut que cette romanesque aventure n'accomplît, pour le bien des deux nations, l'alliance de la Russie et de la France. Mais Louis XV découragea la bonne volonté d'Élisabeth.
Après la mort de cette princesse et du Bien-Aimé, Vergennes en 1783 méditait une intervention de la France et de l'Angleterre pour soutenir la Turquie contre Catherine II. Mais ensuite, à la veille des États généraux, Louis XVI entamait avec la tsarine des négociations tendant à une alliance. La révolution de 1789 bouleversa, ainsi que tout le reste, ce travail diplomatique. Pareillement, la révolution de 1830 rompit l'accord que concluaient Charles X et le tsar Nicolas.
Entre ces deux révolutions, se place le règne de l'Empereur. La question russe domine l'histoire européenne, de 1807 à 1812, de Tilsitt à Moscou. «Si l'accord essayé à Tilsitt, écrit Albert Vandal, se fût consolidé et perpétué, il est probable que l'Angleterre eût succombé, que la France et l'Europe se fussent assises dans une forme nouvelle; la rupture avec la Russie ranima la coalition expirante, entraîna Napoléon à de mortelles entreprises et le perdit.»
Sous le second Empire, l'amitié des deux pays, orageuse d'abord, s'installa; et elle ne fut que plus solide, pour avoir tout de suite bien résisté.
La première difficulté se manifesta dès la première année du règne. Souverain plébiscitaire, Napoléon III serait-il reconnu par les cours de tradition? Nicolas Ier refusa de lui écrire «Monsieur mon frère»; et, à cette formule qui marque l'ancienne et quasi familiale union des rois séculaires, il substitua «Sire et bon ami». C'était une petite impertinence ou, du moins, une remarque un peu vive. Napoléon n'aima point cela; l'opinion s'émut, l'on parla de guerre. Mais, quand Napoléon reçut, de l'ambassadeur Kisselev, cette missive qui refusait d'être plus fraternelle, il fit bonne figure et maligne. Il dit: «Ses frères, on les subit, tandis qu'on choisit ses amis.» Et Kisselev, s'en retournant, annonça: «Décidément, c'est quelqu'un!...»
Puis arriva la guerre de Crimée. On l'a reprochée à l'Empereur. Albert Vandal, pour le venger des critiques injustes, a trouvé cette belle phrase: «Elle a rompu le deuil de nos drapeaux.» C'est une guerre qu'ont ennoblie de splendides faits d'armes; elle nous a valu de la gloire: aimons-la, soigneusement. Et puis, elle a, parmi toutes les guerres, un caractère singulier, presque drôle. Au lieu d'organiser entre la France et la Russie une rancune, elle les rapprocha, elle les anima de cordialité véritable. C'est la guerre de Crimée qui a été, pour les Français et les Russes, l'occasion paradoxale, périlleuse et très bonne, de faire connaissance et enfin de se lier.
Ensuite, l'ambassade de Morny à Saint-Pétersbourg eut le meilleur succès. Morny plut infiniment; on aima son esprit, sa grâce et le luxe élégant avec lequel il vivait. Il fut, parmi les diplomates, celui que le tsar appréciait le plus et il doit être signalé comme l'un des Français qui portèrent en Russie une aimable image de la France.
Cependant, la question polonaise fut, entre la politique française et la politique russe, un vif empêchement. Napoléon III, fidèle au principe des nationalités, était favorable à la Pologne; et, cela, c'était un point sur lequel la Russie n'admettait pas la controverse.
Ainsi allèrent, jusqu'à la fin de l'Empire, les relations de la France et du pays des tsars,—relations excellentes pendant la guerre et difficiles pendant la paix.
Et puis, tout s'arrangea, le mieux du monde.