Cette aventure, Albert Vandal la compare à celle d'un fil d'or qui circule dans le tissu d'une étoffe grossière: le fil se cache, reparaît et disparaît bientôt. Enfin, dégagé, ce fil d'or a cousu l'alliance définitive des deux pays qui ne s'accordent que mieux pour avoir mis un peu de temps à se connaître.
On le voit, l'alliance russe n'est pas une tradition continue de notre politique. Mais elle en est la nécessité. Cette nécessité, nos gouvernements l'ont sentie et l'ont éprouvée à maintes reprises. En y cédant, ils ont agi selon les intérêts profonds de ce pays; et, autrement, ils ont commis des fautes dont les effets se révélèrent assez vite et, aujourd'hui encore, n'ont pas fini de nuire.
Aussi Albert Vandal a-t-il préconisé, prophétisé l'alliance actuelle. Puis il l'a saluée comme la condition même de l'équilibre en Europe. Il en a indiqué la grandeur. Il a indiqué aussi les limites de son efficacité, de telle sorte que personne n'eût, ici ou là-bas, à se croire dupe. Conservatrice et défensive, l'alliance orientale refrène les ambitions perturbatrices; elle assure la pondération des forces; elle maintient: mais elle maintient tout, et jusqu'aux injustices du passé, pour en prévenir de plus graves.
Tel est, en résumé, l'ample et lucide regard que Vandal a jeté sur l'histoire d'Europe, en choisissant pour son point de vue la France. Et de ce résumé, même si bref, dérive une philosophie de l'histoire; il est facile d'en dégager les grandes lignes et les principaux caractères.
Premièrement, Albert Vandal croit à l'enchaînement des heures historiques, à l'évolution des phénomènes sociaux et aux nécessités de l'histoire. La diplomatie de la plus forte nation n'est pas libre. Un problème se pose à elle; et elle n'a point à choisir la solution qui lui agrée le mieux: la solution dépend de la donnée du problème. Au temps de Louis XIV, quand la suprématie française rayonnait, il fallait aller à la Russie; au temps de Napoléon, quand la volonté française, magnifique, semblait souveraine maîtresse et facilement capricieuse, il fallait encore aller à la Russie. Cette nécessité impérieuse dépendait de l'état des choses, auquel le conquérant lui-même ne peut rien. Et Vandal eût, je crois, appliqué aux réalités politiques cette formule scientifique de Bacon de Vérulam: on ne commande à la nature qu'en lui obéissant.
Mais il n'aboutit pas au déterminisme pur et simple. Son histoire n'est pas le récit d'une fatalité méticuleuse dont il n'y aurait qu'à signaler la déduction logique. Il croit aux accidents qui interviennent dans les séries normales, accidents heureux ou désastreux; et, par exemple, il constate l'inexplicable prodige du génie. S'il montre comment se développent les lois de l'histoire, il laisse aussi intervenir la déconcertante nouveauté de l'imprévu. Il faut bien qu'un historien de Napoléon tienne compte de la surprise que cet homme a été, dans le cours des siècles.
A la veille du 18 brumaire, Siéyès et le Conseil des Anciens songeaient à Joubert; mais Joubert livra la bataille de Novi, la perdit et fut tué. Ils songèrent aussi à Moreau; mais, alors, Bonaparte débarquait à Saint-Raphaël. Moreau dit à Siéyès: