Je te dédie ce petit ouvrage, comme un signe de véritable amitié.
En outre, tu es l'auteur de Visages, livre admirable, livre charmant et profond, plein de sagesse et de plaisanterie et qui, ainsi, prend la vérité par les deux biais où elle nous est accessible.
Je t'ai emprunté le titre de mon essai; et je te le rends après en avoir fait, mon Dieu, ce que j'ai pu. J'avais songé à Silhouettes, au lieu de Visages. Seulement, c'est un mot qui n'a pas encore deux siècles d'âge; et nous n'aimons pas les néologismes, toi et moi. Puis l'étymologie du mot ne me plaît pas beaucoup; elle nous reporte à ce financier parcimonieux, Étienne de Silhouette, qui était contrôleur général au temps de Louis XV et qui avait la manie de tracer, sur les murailles, le contour des figures, d'après l'ombre que la chandelle en projetait. D'ailleurs, il avait traduit Pope; et la marquise de Pompadour l'estimait. Préférons, toutefois, un vocabulaire de meilleure et plus longue ascendance. Il m'a paru digne et convenable de m'adresser à toi plutôt qu'à cet homme d'argent.
Au douzième siècle, Vincent de Beauvais composa une étude savante et qu'il intitula, mais en latin, le Grand Miroir. Imprimé ensuite, le volume est de fortes dimensions. Ce dominicain diligent y avait enfermé la somme des idées qui alors occupaient les âmes.
Un tel projet, de nos jours, serait irréalisable, à cause de la quantité des sciences qui se disputent notre vif intérêt, et à cause du grand désordre qu'il y a dans les esprits. Quand florit Vincent de Beauvais, les idées et, voire, les faits se distribuaient, se rangeaient en catégories bien distinctes, lesquelles étaient ordonnées à peu près comme, sur les parois des cathédrales, les tableaux de pierre sculptée ou de verre peint.
Ce fut commode, et beau.
Mais, aujourd'hui, l'on a bouleversé tout cela; l'idéologie eut ses vandales, comme les cathédrales ont eu les penseurs de la Révolution, gens armés de marteaux pour casser les statues saintes.
J'aurais voulu t'offrir une esquisse ou une miniature de la pensée contemporaine. L'on trouverait une satisfaction de bon aloi, il me semble, et une sorte de sécurité à voir réunies et groupées logiquement les doctrines qui sont en vogue. Si elles s'accordaient ensemble, nous saurions que l'absurdité nous est épargnée; et ce serait, pour nous, un repos.
Il faut y renoncer. Je t'assure que la pensée contemporaine n'est point analogue à une cathédrale, ni même à nul monument, vulgaire et solide. Elle ressemblerait davantage à des décombres, ou bien à un tas de matériaux, les uns qui proviennent de vieilles ruines, les autres tout neufs et qu'on n'a point encore éprouvés; quant à dire si jamais on pourra, de cette abondance, rien bâtir, je crois que personne ne l'oserait.