C'est pour cela que le présent volume est formé de petits chapitres que j'ai placés les uns à côté des autres, sans aucunement prétendre à les lier par le fil d'une dialectique; et c'est la marque de mon désespoir: j'ai renoncé à composer l'image de mon temps.
Je ne t'offre pas un miroir, mais seulement quelques morceaux d'un miroir brisé.
Tu remarqueras aussi qu'au lieu de désigner mes divers chapitres par des indications d'idées, je leur ai donné des noms de personnes.
Comment faire? Il n'est pas une idée, maintenant, qui échappe à mille objections; il n'en est pas une qu'on ait laissée un peu tranquille, dans son attitude de vierge souveraine. Si j'avais dû défendre chacune de celles que je présentais et réfuter ses ennemis, je risquais de succomber à la tâche. Puis je ne les aime pas toutes également. Enfin, j'allais à me contredire: c'est un amusement qu'on doit abandonner à son prochain.
Cependant, je ne voulais pas livrer toutes nues ces vierges de la mésintelligence contemporaine, les idées; et je les ai vêtues de leurs accoutrements les plus recommandables, ceux que leur ont fabriqués et nos écrivains et nos artistes et nos savants. Je leur ai donné pour défenseurs les tutélaires et notoires amis de leur beauté, leurs inventeurs ou, quelquefois, leurs amants nouveaux et tardifs.
Je crois qu'il était légitime et recommandable de procéder ainsi, dans le désordre que je signalais premièrement. Si nous examinons, avec une rare sincérité, nos prédilections et, autant dire, nos certitudes, nous apercevons que, pour la plupart, elles sont de qualité sentimentale. Et nous n'aimons pas une idée toute seule, mais nous aimons une idée qui, par les soins de tel ou tel, a pris un joli tour. Il y a là du caprice, de la rancune et de la faveur, je l'accorde; la pure logique nous recommanderait une autre méthode, plus rigoureuse et impérieuse.
Mais qu'est-ce que la logique est devenue? Et où donc est-elle? On l'a employée à de tels usages qu'elle n'avait plus un aspect fort honnête; puis elle a disparu, trait de pudeur.
Si nous n'avions la spontanéité de nos sympathies, pour nous guider dans notre choix, mon cher ami, nous n'éviterions pas l'extrémité du scepticisme.
Tu verras, dans cette galerie de portraits, des poètes qui répudient les nouveautés les plus récentes et, hier encore, les plus attrayantes; des mathématiciens qui ne croient plus à l'évidence mathématique; des philosophes qui annoncent la mort de la métaphysique. Tu verras des démolisseurs intrépides et des constructeurs inquiets. Principalement, tu verras que ces différents maîtres d'une théorie s'entendraient mal les uns avec les autres, s'ils n'étaient bien pourvus d'aménité, de douceur indulgente et s'ils ne possédaient une aimable faculté de sourire.