Quelques poèmes que Samain publia ensuite, ici ou là, sont d'un autre caractère. Son Nocturne provincial a un peu la grâce falote et la fantaisie étrange de Laforgue, avec plus de justesse dans le vocabulaire, plus de sûreté dans la syntaxe. Le grand poème de la Peau de bête est d'une puissance farouche, d'une sinistre grandeur. On ne peut deviner ce qu'allait devenir ce poète de quarante ans.
Il laissa enfin trois petits contes en prose.
Le caractère de son talent n'est pas celui d'un romancier: il était trop jaloux de se tenir à l'écart et de se réfugier dans son rêve pour acquérir les bien faciles qualités de nos observateurs.
L'histoire de Divine Bontemps, bien qu'on la sente vraie et qu'elle soit extrêmement touchante, est, en somme, une délicate analyse de moraliste interprétée au moyen d'une fiction. Divine Bontemps était une petite fille qui avait une singulière énergie de tendresse; mais elle regardait l'aveu de ses sentiments comme un péché. Elle était venue au monde «avec la honte de son cœur»; et sa pudeur morale avait tous les raffinements douloureux de la pudeur physique: qu'on devinât l'émoi qui la troublait, et elle éprouvait «l'intolérable malaise de la nudité». Sa vie fut désolante, jusqu'à ce qu'elle désirât d'en être délivrée; seulement, «elle n'osait pas demander à Dieu de mourir».
Xanthis était, dans une vitrine Louis XV, une petite statuette de Tanagra fort plaisante qui, la nuit, dansait comme naguère sous le péristyle du temple d'Artémis. Elle tourna la tête d'un vieux marquis en porcelaine de Saxe, dont elle apprécia la distinction parfaite. Puis elle s'amouracha d'un musicien en biscuit, lequel lui donna l'amour éperdument exquis. Un faune robuste, en bronze, l'enivra de chaude passion. Elle goûta ainsi toutes les sortes de la tendresse. Mais, un beau soir, une idée perverse la prit d'aller se mettre sur les genoux d'un hideux magot chinois qui d'abord l'avait effrayée par sa grimace. Le Faune l'aperçut, se fâcha, la brisa. Et la destinée de Xanthis de Tanagra symbolise «la vanité des amours passagères et la mélancolie des fragiles destinées».
J'aime surtout l'histoire d'Hyalis, le petit faune aux yeux bleus, né d'un ægypan très gaillard et d'une mortelle frivole, dans les bois de Mycalèse. De sa double origine il tenait une double nature. Il se désabusa des faciles caresses des nymphes. Il fut amoureux du Nyza, fille de Glaucos, pour l'avoir vue, près d'une vasque de marbre, jeter du pain à ses colombes. Il mourut de cet amour, parce que la blanche Nyza n'eut pour lui que du mépris. Le vieux porcher du fermier Lycophron, sage entre les sages, l'avait averti: «Hyalis, la première loi du monde est la conformité des êtres à leur destinée; l'âme qui regarde par tes yeux n'est pas celle d'un faune et je crains qu'il ne t'en arrive malheur!...»
Albert Samain s'était retiré dans «l'île d'émail» de sa fantaisie, loin des contacts de la réalité, blessé par la vie, comme cette Galswinthe que les barbares offensaient,—«blanche morte étendue au plus doux de mon cœur,—vase mélancolique, ô Galswinthe, ma sœur...»