Il était né, en 1857, à Nyon près de Genève. Et il aimait infiniment sa patrie, à cause de la neige et des cimes, à cause de la beauté d'une nature qui semble toute préparée pour les plus poétiques paraboles de la spiritualité; il l'aimait aussi comme sa patrie, en toute simplicité de cœur et de mémoire. Certes, il aimait la France, qu'il avait choisie pour son pays d'élection; mais, quand on lui offrit de renoncer à sa terre natale pour entrer à l'Académie, il ne put s'y résoudre.
Il était le compatriote de Jean-Jacques Rousseau et du subtil Amiel. Et il appartenait à cette lignée d'idéologues magnifiques et aventureux.
Pendant sept ans, il fut professeur à l'Université de Genève; et, s'il quitta l'enseignement, c'est afin d'enseigner encore. Toute sa vie, il garda le scrupule de qui a des doctrines à répandre. Cela se marquait par le soin qu'il mettait à distinguer de ses prédilections ses véritables certitudes. La qualité de son âme était évidente là.
Il savait l'extraordinaire puissance de propagation, et comme de contamination, qu'ont les idées: il la redoutait. Les batailles que se livrèrent en lui cette inquiétude et cet amour rendirent noble et pathétique sa vie intellectuelle.
Au milieu du chemin, l'un de ses romans, et non le plus beau, mais l'un des plus émouvants, en témoigne. Rod y étudie la question de la responsabilité qu'assume l'écrivain. Cet écrivain: quelque dramaturge à la mode, plein de gloire et qui premièrement n'est pas très effrayé des sophismes qu'il éparpille. Une jeune femme se tue; et l'on trouve, près du cadavre, les œuvres du dramaturge. Elle était férue de cette littérature troublante; cette littérature lui a tourné la tête. Alors, le dramaturge se sent responsable de cette mort. Ce n'est point un cas particulier que présentait Rod; et la jeune femme que des livres ont tuée, il la donnait comme le symbole de toutes les âmes en qui des poèmes, des comédies ou des romans ont tué quelque chose. Son dramaturge est ici l'homme de lettres qui a pris conscience de ce que les idées les plus séduisantes qu'on lance par le monde avec étourderie ont de périlleux, de mortel. Et il a voulu que cet homme de lettres fût, sans le vouloir, sans le savoir, une sorte d'assassin malheureux, pour qu'on vît le danger ridicule et formidable des mots.
Certains critiques ont regretté que son œuvre eût quelque chose de difficile et de tendu. L'écrivain qui songe à ses amples responsabilités n'a point les grâces badines de tel autre.
Édouard Rod vint à Paris, pour y demeurer, vers 1890. A cette époque-là, les circonstances le réclamaient.
D'abord, quand il avait commencé d'écrire, on put le considérer comme un réaliste. Il accepta même quelques-uns des procédés de l'école. Puis les procédés s'en allèrent, évidemment. Mais Rod resta un réaliste, à bien prendre ce mot: il avait besoin, ce rêveur, de l'appui qui prête la réalité.