Car il était, et ardemment, individualiste. Il l'était assez pour n'entreprendre point sur l'individualité de personne. Et, moraliste, il évita ainsi d'être un dogmatiste imprudent. Pour cela, il était aussi l'indulgence même, pourvu qu'on eût choisi entre des solutions de qualité morale. Il préférait certaines idées; mais il les aimait toutes: seule lui échappait et l'eût choqué la futilité.
Il a écrit: «Le dernier mot de la sagesse est un précepte négatif: il ne faut jamais penser à soi. C'est tout le secret de la vie.» Cette moralité de Mademoiselle Annette pourrait bien être la suprême conclusion à laquelle fût, en fin de compte, arrivé ce grand coureur d'idéologies. Mlle Annette vit «comme si elle n'existait que pour servir au bonheur du prochain». Premièrement, elle était fiancée; soudain son père fit faillite: et alors le fiancé se retira, comme il était venu. La pauvre fille reçut cet avertissement de la destinée et comprit qu'elle ne devait pas s'occuper d'une personne si peu chanceuse: elle. Et elle ne s'avisa plus de compter sur aucune aubaine en ce monde; mais, renonçant à elle-même, elle travailla pour les autres. Elle «réparait les injustices du sort, raccommodait les destinées en mauvais état, neutralisait les dégâts que font la sottise et la méchanceté»; elle devint, pour son entourage, une sorte de quotidienne et familière providence, pleine de douceur et de bonté.
Le secret de la vie est de ne jamais penser à soi,—précepte sublime et qui enferme une contradiction poignante: s'il nous faut renoncer à nous, c'est que l'individualité humaine ne constitue pas un tout réel et suffisant; mais alors nous allons cependant veiller à d'autres individualités, et les favoriser, et les traiter comme si chacune d'elles constituait à nos yeux un tout réel et suffisant. Nous sacrifierons un égoïsme, le nôtre, à divers égoïsmes, les égoïsmes d'autrui, parce que si les autres égoïsmes refusaient notre bienfait, abandonnaient eux aussi la joie que nous leur passons, la joie, de proche en proche, s'en irait jusqu'à se perdre. Il n'en resterait absolument rien, si la joie ne s'arrêtait nulle part. Il ne resterait, à la fin de ce grand gaspillage, nul résultat: il resterait seulement la pratique multipliée d'une vertu. Le moraliste désespéré ne demande pas davantage.
Enveloppé dans son large manteau à pèlerine, un chapeau mou sur la tête, Rod avait l'air d'un prêtre. Et il était de pensée religieuse.
Quand on lui disait qu'il cédait à une ferveur mystique en bâtissant ses beaux systèmes, il objectait:
—Mais non, je pars de la réalité!...
Il la voyait plus pensive peut-être qu'elle ne l'est. C'était sa confiance; et enfin, si ce fut son illusion, il n'en est pas de plus noble.
Durant les deux dernières années de sa vie, Édouard Rod parut, de jour en jour, plus triste. Il avait senti «l'ombre s'étendre sur la montagne». Pourtant, je ne crois pas qu'il ait deviné sa mort prochaine... Mais, à vrai dire, qu'en sait-on? Il parlait peu de lui.
Et il est mort au pays du soleil et de la gaieté, cet ami du silence et des grands paysages où les nuages passent, chassés par le vent comme des kyrielles d'idées, cet ami de la solitude mélancolique. Il est entré dans le définitif silence et dans le repos que ne trouvait point ici-bas son âme tourmentée.