Tandis que Jean Lahor était tout simple, remuant, assez bavard. On l'eût pris pour un homme qui n'a pas emprunté le moins du monde sa philosophie à l'Asie très mystérieuse. Il avait cette aimable sincérité; il avait encore d'autres vertus.


Voici quelques années, le bouddhisme était à la mode. On crut un instant qu'il s'établirait chez nous à l'état de religion. Peu s'en est fallu que, du moins, il ne créât un snobisme. C'est déjà bien joli.

D'ailleurs, il ne sied pas d'en rire, tout simplement. Les doctrines de chez nous étaient dans un terrible désarroi et la sagesse de l'Inde ancienne fut peut-être le réconfort de maintes consciences. Aux époques où l'on semble délaisser les églises, les chapelles ont plus de fidèles que jamais; et les temples des dieux étrangers se multiplient, dans les cités qui négligent leurs dieux anciens.

Le snobisme, en pareil cas, est le naïf hommage d'âmes dociles et ferventes, un peu étourdies, mais qui se réjouissent véritablement d'avoir trouvé l'objet d'une ferveur provisoire. Jean Lahor a été l'un des apôtres de cette paradoxale renaissance, et avec quelle loyauté!... Si des néophytes allèrent un peu loin, ce n'est pas sa faute; et je me figure qu'il en souffrit.

L'Illusion, c'est le voile divers, magnifique et trompeur de Maïa, que Leconte de Lisle ne daignait pas regarder, lorsqu'il se promenait sous les yeux déférents de la jeunesse des écoles; c'est l'universel enchantement de la vie et de ses apparences qui ne sont pas l'image d'une réalité supra-sensible; c'est l'adorable duperie des heures. Vers le même temps où le jeune Bouddha préludait, au cœur lointain de l'Asie, le Grec Héraclite composait la philosophie du Devenir, que le monde hellénique n'adopta point; mais le bouddhisme allait constituer la profonde croyance de là-bas. C'est un dogme de désolation; c'est le plus émouvant pessimisme qui ait jamais été vécu. Pour résister là contre et pour rester indemne d'une telle contagion, trop séduisante, de lyrisme désespéré, il a fallu tout le divin optimisme des Grecs et leur légèreté charmante. L'Orient douloureux en fut bouleversé. Chez nous, il y a des heures où la tentation est forte.

Jean Lahor l'a subie. Ses poèmes bouddhiques sont beaux et comme amèrement ressentis. Ils sont beaux en l'honneur de la duperie délicieuse, et amers de la déception. La forme en est luxueuse et fine. Ce parnassien connaît à merveille son métier; il joue avec les mots comme un émailleur avec les paillons, comme un jongleur avec les boules, comme un musicien avec les sons. Seulement, à la différence de quelques autres parnassiens, il ne cesse pas d'être l'esclave de sa pensée. Pour le juste souci de l'idée, il est, en quelque sorte, le Vigny du Parnasse, le seul Vigny d'un groupe qui a possédé maints petits Victor Hugo. Et, certes, il est moins grand que Vigny; mais aussi le Parnasse n'eut pas l'ampleur et la puissante fécondité du romantisme. Toute mesure gardée, ce poète philosophe emporte une double louange.


Poussé à sa limite extrême, le pessimisme aboutit à la négation de l'existence. Si Schopenhauer ne s'est pas tué, c'est aussi qu'il aimait à boire de la bière, à invectiver contre Hegel et à jouer de la clarinette: ces divertissements lui permettaient d'oublier et de négliger ses conclusions dialectiques. Mais divers schopenhaueriens, à qui manquaient de tels amusements, n'eurent pas l'entrain de continuer à vivre.