Tout aussi aisément,—disons, tout aussi logiquement,—le pessimisme, poussé à sa limite extrême, a pour conséquence un vaillant sursaut de la volonté. Il mène au nihilisme ou au stoïcisme, indifféremment. Tant il est vrai que les doctrines sont à la disposition des âmes qui les accueillent, bonnes servantes, promptes à obéir.
Et l'on pervertit les doctrines ou on les sanctifie, comme à son gré.
Jean Lahor a choisi le stoïcisme. Il a écrit des Vers dorés, dignes de l'énergique antiquité, dignes aussi de Corneille. Et il a écrit la Gloire du Néant, qui est une superbe révolte idéologique. Il a organisé là une sorte de catéchisme du «pessimisme héroïque». La thèse apparaît bien, dans ces lignes très belles: «Je bénis tout ce qui m'a menti, l'illusoire beauté des choses, et les paroles des êtres bons, et tous les rêves qui peuvent encore donner aux hommes l'espoir, la force et la joie. Je bénis tout ce qui est grand: les grandes montagnes, les grands fleuves, l'océan sans bornes et les poèmes, profonds comme des forêts, et tout ce qui peut faire oublier l'étouffante limite de la vie... Je bénis tout ce qui m'a trompé, tout ce qui m'a consolé d'être.» C'est une arrogante, brusque et fière réponse à l'Illusion. Ou, plutôt, c'est une deuxième illusion,—mais volontaire, celle-ci.
Désormais, nous concevons sans peine que ce bouddhiste, qui fut pieux au nirvâna de Çakya-Mouni, ait pu, sans renoncer à son nihilisme philosophique, adopter, dans la pratique, les manières d'un optimiste confiant.
Jean Lahor eut le souci des masses populaires et de l'aide qu'on peut leur donner; il s'est préoccupé de leur bien-être matériel et de leur plaisir intellectuel. Il a écrit les Habitations à bon marché et l'Art pour le peuple à défaut de l'art par le peuple. Il a été un homme d'action.
Il aimait passionnément son pays; les sophismes de Çakya-Mouni ne l'en avaient pas détourné. Pendant la guerre, quand ses camarades d'art étaient aux avant-postes et quand son ami Regnault se faisait tuer, lui, médecin, soignait les blessés. A Versailles, il fut brave et dévoué; il fut ingénieux, en outre, quand il installa les malades contagieux dans les appartements de Louis XIV, au château, de telle façon que, circonspects, les vainqueurs ne fussent pas tentés de s'y établir.
Il eut le premier, je crois, l'idée d'une société protectrice des paysages français; et il témoigna ainsi, une deuxième fois, du patriotisme ardent et vigilant qui l'animait contre les barbares.
D'ailleurs, il était modeste, aimable et bon. Il a pratiqué simplement des vertus nombreuses, et harmonieuses ensemble, parmi lesquelles il ne dédaigna jamais celles du médecin qu'il avait voulu être et qu'il resta pour multiplier mieux ses bienfaits. Son existence fut gouvernée par un idéal qui venait de l'Inde ancienne et lointaine, qui ne s'est point avili à passer par les artifices de la littérature et qui s'est épanoui dans la vérité contemporaine. Cette bizarrerie, Jean Lahor l'a réalisée avec bonheur, et noblement.