[JULES RENARD]

Sur la tombe qu'en notre souvenir nous dresserons à Jules Renard, nous graverons:—Il aimait la littérature.

Ce caractère le distinguait de la plupart des écrivains contemporains. Il était admirable pour cela autant que pour ses livres, lesquels attestent, d'ailleurs, ce goût particulier. Il aimait la littérature pour elle-même, et non pour l'emploi qu'on en peut faire. Je ne parle pas de son désintéressement pratique; c'est le malheur des temps, qu'on le remarque: un artiste qui travaillerait en vue de profits ou d'honneurs ne mériterait pas sa renommée, acquise trop cher,—son argent, oui. L'erreur que je signale est moins laide, mais extrêmement pernicieuse.

Presque tous nos écrivains, même honorables, ont cessé de croire que la littérature, à elle toute seule, dût être une fin. Il est vrai que plusieurs seraient alors, ou peu s'en faut, perdus: leur simple talent ne suffit pas. Mais ils veulent exprimer des idées; du moins, ils le disent. Et ils veulent réformer la société, qui est si lasse et qu'on surmène. Ils souhaitent de ne point passer pour des mandarins: et ils y parviennent, souvent, bien au delà de tout espoir. Quel intimidant spectacle, la moue qu'ils font et le dédain qu'ils révèlent, quand ils déclarent:

—C'est de la littérature!...

Mais, pauvres gens, il n'y a rien de plus beau.

Que des politiciens, des hommes d'affaires ou des apôtres marquent ce grand mépris au jeu charmant des mots qui font de belles phrases, je ne sais rien de plus naturel, voire de plus recommandable. Un politicien qui rédigerait correctement sa profession de foi perdrait, du coup, maints électeurs; l'homme d'affaires égarerait sa clientèle, s'il entendait l'aguicher par un joli discours; et l'apôtre, qu'il prenne garde au fin divertissement de l'art. Mais, aujourd'hui, ce sont, parmi d'autres, les littérateurs qui appellent littérature l'objet de leur dérision.