Cette manie est ancienne. Elle a son commencement au dix-huitième siècle, où florirent ces philosophes qui n'étaient pas des métaphysiciens. Puis, à l'époque du romantisme, un poète n'osait pas trop porter au théâtre ses bonnes folies très lyriques, sans racheter la courtisane par l'amour, le bouffon par le sentiment paternel, le valet par la revendication sociale, très sociale. Ensuite affluèrent chez nous les écrivains de pays slaves ou scandinaves, de pays jeunes où il fallait encore que la littérature servît comme une arme ou comme un rude évangile. Nous avions adoré Anna Karénine: par habitude, nous avons bientôt accepté avec ferveur les prêches de Tolstoï qui, ne plaisantant pas, nous détournait de toute concupiscence littéraire. Et, bref, aux environs de 1890, un écrivain qui n'eût cherché que le plaisir d'écrire était vu d'un mauvais œil. Car il s'agit bien de cela! lui disait-on.
De nos jours, il n'y a plus guère que les vaudevillistes qui soient restés frivoles. Ce n'est pas toujours au bénéfice de la littérature. Et encore aperçoit-on, parmi eux, des prophètes. Les plus modestes revisent le code. Je crois que les lois du mariage, du divorce et de l'adultère modernes ont toutes été préconisées d'abord sur le théâtre et, de coutume, avec gaieté. Cette collaboration du législateur et du vaudevilliste a des inconvénients: les vaudevilles s'alourdissent, en quelque sorte, de méditations inopportunes; et le code perd un peu de sa gravité naturelle. L'échange ne profite ni à l'un ni à l'autre de ces deux genres, le législatif et le badin.
L'on a dit que Jules Renard manquait d'idées. Alors, félicitons-le. Nous regorgeons d'écrivains à idées. Romanciers, publicistes et les pires pornographes sèment la philosophie avec une facilité formidable. Comme il n'est guère de lois qu'aient fabriquées nos représentants nationaux et que n'aient premièrement soumises à leur forte logique les derniers de nos auteurs gais, il n'est guère de maladie un peu «sensationnelle», comme ils disent, qui n'ait été le sujet d'un drame, d'une comédie pessimiste ou d'un roman que les libraires vendent, comme du pain, non à des médecins, mais à des esprits curieux, très curieux. Nos sociologues sont plus nombreux que, dit Eschyle, le sourire des flots.
Or, depuis que nos écrivains se sont établis penseurs, tout va de mal en pis, dans la littérature. Comme ils répandent des idées, ils ne vont pas être attentifs aux petites choses du style. Qu'est-ce qu'un solécisme, pour un conducteur de foules? Et, si l'on nous comprend, remarquent-ils, que nous importe?
C'est bien tentant. Et cette cordiale générosité satisfait la démocratie montante, comme un hommage imprévu.
Il est beaucoup plus facile, en outre, de répandre des idées que d'écrire joliment; car les idées qui suffisent à fonder la réputation d'un penseur actuel ne sont pas bien extraordinaires, tandis que le travail de l'écrivain serait son véritable tourment.
Du reste, Jules Renard avait, en politique et en philosophie, ses idées. Je ne les aimais pas beaucoup; mais lui les aimait.
Il était, de tout son cœur, anticlérical; et, principalement, il l'était dans la Nièvre, où, conseiller municipal et puis maire, il faisait de la politique. On n'y peut rien; et il n'y a qu'à le constater. S'il tenait à ses jolies phrases, il n'était pas moins attaché au plus vif anticléricalisme. Et, pour lui, cette foi ne dépendait pas d'une métaphysique; il ne la présentait pas sous la forme d'une doctrine sereine: non, il était anticlérical de la façon la plus violente et rude, sans badinage aucun.
Il prit à cœur les aventures politiques de Chitry-les-Mines et de Chaumot, village où il avait sa maisonnette et où il passait plusieurs mois chaque année. Il ressentit la «fièvre électorale», sans nulle ironie.
Somme toute, il aurait voulu être apôtre, une sorte d'apôtre. Ses convictions lui inspiraient une telle assurance qu'il était déconcerté de ne pas les voir adopter par tout le monde et, notamment, par «les amis». Alors, il se réfugiait, avec un peu de colère, avec beaucoup de chagrin, dans sa certitude.