Charles-Louis Philippe était né à Cérilly, petite ville de l'Allier. Son père, sabotier là-bas, eut l'aspect du vieux paysan voûté sur l'ouvrage. Dès sa naissance villageoise, Charles-Louis Philippe, avec son nom bizarrement royal, eut deux compagnes: la maladie et la pauvreté. La première ne le quitta pas beaucoup; et, si elle s'éloigna quelque temps, elle revint pour le mener tôt à la tombe. La seconde lui fut fidèle et jamais ne l'abandonna.
Cela commença par un mal terrible et qu'il a raconté, avec un détail méticuleux et poignant, dans l'un de ses premiers ouvrages, dans ce journal de son enfantine souffrance, la Mère et l'Enfant. C'est un petit livre comme on n'en connaît pas d'autre, si véridique et avec tant de simplicité surprenante, de gracieuse tendresse et de bonté que la réalité y semble divinisée.
Charles-Louis Philippe s'était d'abord imaginé d'être polytechnicien. Mais la maladie le laissa malingre, tout petit et la figure trouée comme d'un boulet qu'il aurait reçu dans la joue. Il vint à Paris, mélancolique et occupé du projet d'écrire. Il s'installa dans l'île Saint-Louis et, désormais, habita un logement de pauvre.
Il était un pauvre; et il l'était volontiers. Je suis sûr qu'il n'a jamais fait aucun effort pour attraper un peu d'aisance. Lorsque apparut son talent, on lui offrit ceci ou cela: il refusait obstinément. Il avait fondé, avec deux camarades, une petite revue, l'Enclos. Le résultat concret fut quelques dettes; et, ensuite, la vente de ses beaux livres servit à ces payements.
Tout de même, pour vivre au jour le jour, il devint employé à l'hôtel de ville. Maurice Barrès, qui l'admirait, l'y avait aidé. Il fut piqueur municipal, ou, en d'autres termes, inspecteur des étalages. On lui avait assigné le septième arrondissement, où il y a peu d'étalages; ses fonctions ne lui imposaient qu'un petit nombre de promenades, par les rues, qu'il examinait pour son art autant que pour les deux cent trente francs de sa mensualité administrative.
Il vivait ainsi, infiniment sensible et susceptible même, naturel et fier, aimé à cause de ses jolis yeux, de sa drôlerie et de la flamme qui se manifestait en lui.
Il débuta par les Quatre histoires de pauvre amour. Et puis ce furent deux nouvelles, la Bonne Madeleine et la Pauvre Marie. Ensuite, la Mère et l'Enfant. La merveille, c'est qu'il n'hésita point et que, dès sa première page, on le trouve tel qu'il sera plus tard. Évidemment, il a bientôt élargi sa manière; les idées affluèrent et l'art s'affina. Mais il n'alla point à droite ni à gauche; et il travailla où, premièrement, il s'était placé. L'étonnant Bubu de Montparnasse, le Père Perdrix, Marie Donadieu et Croquignole développèrent avec une pathétique et subtile abondance l'idée qu'il eut, tout enfant, de la vie.
Ce sont de très beaux livres, et non pas réalistes comme on entend ce mot, d'habitude, mais vrais et d'une désolante vérité. Il n'y a guère de livres plus absolument tristes; les autres, de ce genre, mêlent à leurs descriptions un peu de romantisme, ou du pittoresque, ou bien ils affectent d'être encore plus lugubres que de raison: mais ici, ce n'est que la vie qu'on nous présente, et sans nul ornement, la vie toute seule et laide, vilaine, sale. De pauvres destinées soumises à tous les maux de l'esprit, du cœur, du corps, sans énergie pour se tirer de leur turpitude, sans remèdes pour se guérir. Des êtres ignobles aussi, d'une brutalité horrible et d'un scandaleux cynisme; et puis, d'infortunées petites âmes qui sont tombées là sans qu'on sache comment, parce que la vie l'a voulu, parce que c'est ainsi, et il n'y a qu'à le constater avec chagrin; un peu de rêve fleurit encore en elles, un peu de tendresse douloureuse.
Quelquefois, ses amis comparaient Charles-Louis Philippe à Dickens, et encore à Dostoïevski. Je ne sais pas s'ils avaient tort. Il possédait une extraordinaire faculté de vive observation et un don prodigieux de compatir à toutes les douleurs quotidiennes. Douleurs du corps et douleurs de l'âme, les unes et les autres liées par le mystère de l'esprit. Et il était minutieux: il n'omettait rien de nulle misère et, pour la raconter, il n'en épargnait rien non plus à son lecteur. Cette opiniâtreté du peintre aurait été cruelle, si l'on n'eût senti en même temps l'immense pitié qui l'animait.
C'est ainsi que ce réaliste forcené aboutissait tout de même à une sorte de lyrisme. Il y a quelque chose de musical dans la dolente histoire de Marie Donadieu.