Avec cela, un style très particulier, tout en images et qui ne se contente pas de noter l'apparence des objets, mais qui aussi veut marquer leur signification profonde. L'apparence, les mots justes et directs suffisent à l'indiquer; la signification profonde, il faut qu'on la donne à deviner: et c'est à quoi invitent les images. L'art de Charles-Louis Philippe est double, à cause de cela; cette dualité le caractérise. Mais il savait en joindre les éléments, comme l'union du corps qu'on voit et de l'âme qu'on pressent compose la vie.
Les dernières années de sa courte existence furent occupées à écrire un Charles Blanchard qu'il ne put achever à sa guise et dont il laissa plusieurs versions que ses amis ont publiées après sa mort.
C'est une œuvre deux fois émouvante, et par elle-même et comme témoignage de la perfection à laquelle arrivait l'art de cet écrivain. Philippe n'avait rien donné encore de si joliment simple, et de si simple sans nul sacrifice d'idée, de sentiment, d'intention. Ce qu'on a aimé dans ses précédents ouvrages, on le retrouve dans Charles Blanchard, sous une forme moins surprenante peut-être, mais plus pure et comme débarrassée de ses «repentirs».
C'est tout uniment l'histoire des neuf années que dura l'existence d'un petit garçon très pauvre. Il n'y a pas d'incidents; il n'y a qu'une succession lente et sempiternelle de journées qui, évidemment, ne furent pas toutes pareilles: mais leurs menus changements ne survenaient qu'à de longs intervalles et ils duraient au point de perdre l'agrément de la variété.
La maison de Charles Blanchard n'était pas analogue à d'autres. Les autres maisons se ressemblent: elles sont réunies; on dirait qu'elles se regardent entre elles, ou bien elles se font vis-à-vis «comme dans une partie de plaisir». Coiffée de chaume, la maison de Charles Blanchard faisait penser «à une vieille femme qui se serait assise à une certaine distance de la route et qui, sur ses yeux, eût rabattu son capuchon parce qu'elle ne s'intéressait plus à ce qui pouvait passer». Pour Charles-Louis Philippe, les objets ne sont pas inanimés. Une sorte d'obscure intelligence les tourmente, les met en difficile harmonie avec les entours, leur donne l'aspect des sentiments, dont ils deviennent aussi les symboles. Cette philosophie est spiritualiste; elle est, si l'on veut, panthéiste: elle refuse de cantonner le sensible esprit dans les cerveaux humains et elle l'éparpille à travers la réalité universelle.
La maison de Charles Blanchard, une seule chambre: et la tristesse y habitait, avec l'ombre. Une table, trois chaises, dont une bien malade, le lit, la huche,—voilà, en somme, la maison où Charles Blanchard avait sept ans,—«alors qu'il semble que, d'une âme d'un enfant, cent âmes d'enfants s'agitent et veulent s'échapper».
L'idée des âmes multiples qui composent une seule individualité, on la rencontre souvent dans les ouvrages de Charles-Louis Philippe. Elle est le principe même de sa psychologie. Comme les sentiments se réalisent dans les objets, chacun d'eux aussi, atteignant à sa plénitude dans une âme particulière, y réalise une âme auprès de laquelle se placent les autres sentiments, pareils à autant d'âmes qui s'entendent les unes avec les autres le mieux qu'elles peuvent. De cette façon, la personnalité, qui se dédouble aisément, se multiplie; des fleurs nombreuses poussent à une seule plante et chaque fleur a sa vie presque indépendante, son épanouissement, son déclin et sa mort.
Les âmes nombreuses de Charles Blanchard avaient toutes leurs désirs à elles. Et l'une s'éveillait, quand le maréchal ferrant, battant le fer rouge, en faisait jaillir des gerbes d'étincelles. Une autre s'éveillait lorsque tintaient au vent les clochettes d'un kiosque chinois qui ornait le jardin de M. Tardy. Et les autres, ensemble ou séparément, s'éveillaient pour «le soleil, l'azur du ciel, les arbres, les prairies, les oiseaux, les chiens, les chats, les chevaux, toutes les choses, toutes les bêtes».