Mais il avait de mornes journées et qui ne donnaient nul amusement à ses âmes.
Le matin, à sept heures, sa mère le faisait lever; elle rangeait la chambre, avant d'aller à ses ménages. Elle lui commandait de s'asseoir sur une chaise et de s'y tenir tranquille; et puis elle partait.
A neuf heures, ayant achevé son premier ménage, elle revenait, afin de manger un morceau de pain.
Quand elle revenait, à midi, son deuxième ménage fait, Charles était content de la revoir; et, alors, il comprenait que «la vie était faite comme sa mère».
Puis on déjeunait, Mme Blanchard de pain amélioré de fromage, et Charles de pain seulement, car le fromage le dégoûtait. Après ce repas, Mme Blanchard raccommodait sa robe; et Charles eut bientôt l'idée qu'à une heure toutes les femmes ont le devoir de raccommoder leur robe.
Après cela, Mme Blanchard, debout et comme désœuvrée pour un instant, regardait le plafond, regardait les murs, regardait le sol; et puis, ses yeux s'agrandissaient, une larme en coulait, et d'autres larmes. Et Charles Blanchard pleurait aussi.
A huit ans, Charles Blanchard accompagna sa mère, qui allait demander du pain, des poires, du fromage; il fut las, sur les routes, qui étaient dures et pleines de soleil. Ils revenaient, l'enfant, la mère et le panier. Ils n'osaient pas se reposer au bord du chemin, «parce qu'ils n'étaient pas chez eux».
Charles Blanchard vécut ainsi jusqu'à neuf ans. Il recevait avec soumission tout le détail de l'existence, les minutes qui tombent avec un bruit léger,—«qui, lentement, vous recouvrent la tête, les épaules, les membres et qui, quand le soir vient, vous font sentir que vous portez un fardeau».
A neuf ans, Charles Blanchard mourut. Il ne fut pas malade; ou bien, s'il fut malade, il ne le sut pas. Il mourut «de vieillesse», parce que les neuf années qui s'étaient accumulées sur lui avaient été plus longues que des années, plus longues et plus lourdes.
Voilà le dernier récit que Charles-Louis Philippe ait consacré à sa compagne la pauvreté. Il y a mis une continuité subtile, terrible, émouvante, pareille à la continuité des jours que passa Charles Blanchard ici-bas.