Par là, Vogüé n'entend pas, en principe, telle foi déterminée plutôt que telle autre: il veut dire qu'une partie—et l'essence même—de ce qui est réclame notre émerveillement. Il veut dire aussi qu'on ne peut pas regarder toute la nature: une partie de la nature échappe au regard de nos yeux; et nous la devinons. Bref, il y a, dans la nature, de l'évidence et, principalement, de la croyance.
Il s'insurgeait au nom de la croyance. Ou bien, en d'autres termes, il ajoutait à ce qui est physique ce qui est moral: l'âme.
Il condamnait une littérature qui se contente de peindre ce qu'on voit. Par exemple, s'il admirait l'art de Flaubert et de Stendhal, il réprouvait l'esthétique de Madame Bovary et de la Chartreuse de Parme. A ces deux livres, il préférait—pour être bien démonstratif—l'imparfait Adam Bede de George Elliot. Là, il sentait une «grandeur invisible»:—«Une larme tombe sur le livre; pourquoi, je défie le plus subtil de le dire: c'est que c'est beau comme si Dieu parlait, voilà tout!...»
Dégagez l'âme de la réalité: tel est, en résumé, le vif apostolat que Vogüé mena parmi ces terribles gentils, les littérateurs.
Son évangile de littérature nouvelle parut, sous la forme d'une préface, en tête du Roman russe. C'est à la lecture de Tolstoï, de Tourguéneff et de Dostoïevsky, peu connus alors chez nous, que le savant critique avait senti naître en lui le désir d'un art idéaliste ou, mieux, d'un art qui tînt compte des âmes et de leurs divines velléités.
Cette préface fit du bruit. Et peu s'en fallut que Vogüé ne devînt le fondateur d'une secte. C'était plus et moins qu'il n'avait souhaité. Je ne sais si, parfois, ses disciples ne l'inquiétèrent pas. On les appela néo-chrétiens ou néo-catholiques.
En fait, il ne s'agissait pas de constituer un nouveau christianisme. Ce que le maître avait indiqué, c'était la nécessité de rétablir, dans la pensée contemporaine, une idée religieuse.
On vit, assurément, des néo-chrétiens qui allaient un peu vite en besogne, si d'autres ne faisaient rien. Et l'on en cite plusieurs qui ont mal tourné: il n'est pas d'église qui n'ait ses brebis turbulentes. Ajoutons qu'une église composée de littérateurs est plus exposée qu'une autre à de tels ennuis: ces gens sont dépourvus d'ingénuité véritable et, fréquemment, légers; puis les idées qui entrent dans leur cerveau deviennent des phrases, en moins de temps qu'il n'en faudrait pour y songer.
Tout de même, on peut constater que, de l'époque où se répandit l'évangile du Roman russe, date en notre pays une littérature idéaliste qui a donné quelques chefs-d'œuvre.