A l'auteur de cet évangile, on reprocha d'affirmer éperdument qu'il fallait croire et de ne pas dire ce qu'il fallait croire. C'est beaucoup demander à un seul apôtre! Cependant, on le lui reprocha, et non sans une apparence de raison. Il éveillait l'appétit des fidèles et il ne les nourrissait pas. Mais, dans l'abstention qu'il observa là-dessus, il y a encore l'un des caractères de sa philosophie. Le mystère a, au long des âges, revêtu bien des costumes divers. Le principal est qu'on ne le méprise pas: après cela, que chacun l'habille à sa fantaisie.
Et puis, Vogüé ne voulait pas que sa doctrine fût contradictoire à une préférence dogmatique. Il avait la sienne, mais il n'éconduisait par celle d'autrui. Il a écrit: «A quoi bon vivre, si ce n'est pour s'instruire, c'est-à-dire pour modifier sans relâche sa pensée? Notre âme est le lieu d'une perpétuelle métamorphose: c'est même la plus sûre garantie de son immortalité. Les deux idées ne sont jamais séparées, dans les grands mythes où la sagesse humaine a résumé ses plus hautes intuitions.»
Il ne préjugeait pas ce que pourrait être, un jour, la pensée ou, comme dit Tolstoï, la «conscience religieuse» de l'humanité. Ce qu'il affirmait, c'était l'idéalisme, et non l'une de ses formes au détriment des autres.
Il fut un grand voyageur: et il fit perpétuellement le double voyage des livres et des pays. Il se promena par le temps et l'espace, amusé des civilisations anciennes ou lointaines.
L'Orient l'enchanta, qui est la terre natale des religions. Il en aima les paysages, qu'on dirait préparés pour de sublimes et familières paraboles. Il en aima aussi la désolation formidable et comme le poignant désespoir, cette nostalgie qui tourmente les âmes et qui fait qu'ici-bas elles ne se sentent pas installées dans leur vraie patrie. Aux portes de Baktchi-Saraï, à Tchoufout-Kalé, un jour, il aperçut une tribu de tsiganes qui habitait de misérables huttes: quelques pierres accotées au flanc de la montagne et fermées par un lambeau d'étoffe. Ces parias vivaient comme on ne peut pas vivre. Et, s'ils vivaient, c'était grâce à leur musique sempiternelle, musique étrange et qui, à leurs âmes, servait de diversion prestigieuse.
Aux différents carrefours de l'histoire, il rencontra de telles hordes, ainsi dépourvues, soumises aux rudes traitements de la sauvagerie humaine et du destin. Chacune d'elles lui apparut sinistre, mais pourvue de sa musique, sans quoi la race des hommes serait anéantie depuis longtemps. Une musique ou une autre: celle-ci qui frémit sur des cordes tendues, celle-là qui n'est que le son d'une parole véhémente, celle-là qui n'est qu'un fier fanatisme ou bien qu'une espérance douce, celle-là encore qui, au fond des âmes, ne fait que le bruit monotone et léger d'une divine patience.
Qui ne se rappelle, dans les Histoires orientales, l'aventure de Vangheli le Syrien, diacre, marin, pêcheur d'éponges, qui devient amoureux de la folle Lôli, tue son rival et, après maintes tribulations de douleur, remercie le Seigneur Dieu «d'avoir fait la terre si grande, afin que ceux qui souffrent puissent marcher devant eux jusqu'à ce qu'ils aient lassé le souvenir qui les poursuit»?
La terre d'Égypte, que visita Vogüé, eut assurément une influence vive sur son esprit. Ce voyage le rendit plus curieux encore des paysages pittoresques, plus sensible au caractère varié des civilisations étranges, plus attentif au visage divers qui prend la vie des hommes à travers le temps et l'espace. Il reçut fortement l'impression du passé; il s'éprit davantage encore des nostalgiques rêveries qu'éveille la contemplation des âges persistants. Au pied des Pyramides, il relut les Pensées de Pascal. En ce lieu d'histoire qui refuse d'être abolie, il aperçut, à la porte d'une petite tente, un fellah employé aux fouilles; et il écrivit: «Alors j'ai pensé qu'il doit y avoir quelqu'un pour qui cette antiquité et cet espace sans bornes sont misères égales, qui juge ce mendiant et les Pharaons, une loque de toile et les pyramides, aujourd'hui et les longs siècles, à la commune mesure de son éternité.»