Il fallait parler de Mgr Duchesne avant d'énumérer ses travaux.
Toute son œuvre est animée de cette heureuse aménité qui le distingue. Seulement, le commentaire du Liber pontificalis, les Origines du culte chrétien et l'Histoire ancienne de l'Église, voilà des livres qu'on n'aborde pas sans inquiétude: l'on est, volontiers, si futile!... Mais l'inquiétude ne dure pas, si l'on est mené à de tels sujets par un guide si bien souriant.
L'érudition de Mgr Duchesne a tous les mérites. Elle vaut par son exactitude scientifique et par son art. Fidèlement soumise aux méthodes positives que les savants du dernier siècle ont inventées, scrupuleuse, attentive, elle ne néglige aucun des détails de l'enquête; elle n'accepte rien que l'évidence ne lui déclare et elle sait les différences qui séparent l'hypothèse et la vérité. Elle recourt aux textes et elle en fait la critique soigneuse. Mais elle évite l'erreur où d'autres se perdent: sa besogne préparatoire n'est pas tout son objet.
Nous avons de singuliers érudits: ils ressemblent à des architectes qui ne construiraient que les échafaudages. D'autres, après avoir édifié la maison, laissent subsister devant elle tout l'attirail de la bâtisse. Il est vrai que d'autres encore ont l'air d'avoir bâti sans prudence et comme au hasard. Ceux-ci font de mauvaise besogne; ceux-là ont beau nous inviter à contempler leur monument, nous n'en voyons ni l'arrangement ni les lignes. Mgr Duchesne est un architecte méticuleux; mais il enlève les échafaudages.
Son Histoire ancienne de l'Église se présente comme un récit continu, élégant. Les discussions critiques n'y sont pas; ou, mieux, elles n'y sont plus: seuls, en restent les résultats. Pareillement, l'auteur s'est abstenu de ces amples et périlleuses considérations auxquelles divers historiens attachent tant de prix, et qu'ils appellent philosophie de l'histoire, et qui les reposent un peu, et qui—si je reprends ma comparaison d'un architecte—leur servent, ici ou là, de trompe-l'œil.
Mgr Duchesne veut que l'histoire soit une science. Mais il a vérifié qu'elle est, en outre, un art. Si l'on n'a point cherché avec une opiniâtreté minutieuse les fragments de la vérité, qui sont épars dans le désordre universel, parmi les apparences fallacieuses, on ne fera rien qui tienne: c'est bâtir sans matériaux. Seulement, on ne trouve jamais que des fragments de vérité: il faut les classer et les joindre. C'est ici que doit se marquer le talent de l'historien. Il réussira s'il possède ce don particulier: le génie du passé authentique, l'imagination vraie.
L'œuvre de Mgr Duchesne atteste qu'il était pourvu de ces facultés originelles et qu'il n'a point redouté le labeur immense et subtil de l'érudit.
Mais le labeur, il le garde pour lui; il ne l'exhibe pas: ce qu'il montre, c'est la belle architecture.
Son œuvre est, ainsi, parfaite. Elle est solide et gracieuse, bien aérée, de lignes harmonieuses. Elle n'a point l'aspect rébarbatif et affreux qu'on trouve à divers écrits germaniques. Opus francigenum,—c'est du travail français.