L'histoire ancienne de l'Église est pathétique et variée, tumultueuse en apparence et logique en son développement profond. Elle est riche en épisodes, tourmentée du dehors par la haine et les persécutions, travaillée au dedans par les recherches aventureuses de l'esprit, par les hérésies, quelques-unes horribles, plusieurs splendides, toutes effarantes. Elle abonde en traits ravissants; elle est tragique; elle implique la grâce et la fureur. Et elle marche, d'une allure inégale, mais dominée par une volonté mystérieuse, implacable comme la fatalité et tutélaire comme une providence.

Aucun royaume de la terre n'a subi de plus formidables épreuves que le royaume spirituel de saint Pierre. Aucune idée humaine n'a été soumise à plus d'assauts furieux et astucieux que l'idée chrétienne. Et aucune cause ne réclamait d'être servie par de plus extraordinaires fidèles. L'histoire de l'Église est une alternance perpétuelle de triomphes et de désastres.

Mgr Duchesne a placé son ouvrage sous l'invocation d'Eusèbe de Césarée, lequel, au temps de Dioclétien, quand on brûlait à feu d'enfer les livres saints, quand on proscrivait les chrétiens ou bien quand on les contraignait d'apostasier, tout seul, lui, relégué dans une cachette, compilait la première histoire du christianisme.

Certes, on ne peut comparer l'écrit diligent mais un peu médiocre d'Eusèbe de Césarée avec l'œuvre superbe du nouvel historien de l'Église. Tout de même, et en dépit des dissemblances, les époques ont bien quelque analogie: les jours présents ne sont pas, pour l'Église, beaucoup moins sombres que ceux de Dioclétien. L'ère des tribulations n'est pas close. Mais, comme Eusèbe de Césarée ne désespérait pas, sans doute aussi faut-il penser que le chrétien qui a repris sa tâche d'annaliste a trouvé, dans l'exemple de jadis, la confiance de maintenant.

Du reste, l'Histoire ancienne de l'Église n'est pas un ouvrage apologétique. L'auteur ne se proposait pas de rassurer son lecteur et de l'encourager: il n'avait pour objet que la vérité, quelle qu'elle fût. Un historien qui, même en faveur de bonnes intentions, chercherait autre chose que la vérité manquerait à son devoir. Mais, la conclusion qui spontanément résulte des faits eux-mêmes, acceptons-la: elle exige notre assentiment. Et l'auteur n'a point à la formuler; il peut, si elle est satisfaisante, s'en réjouir.

Eh! bien, l'historien de l'Église a vu l'Église qui, malgré tout, triomphait; il l'a vue, en définitive, plus forte que tous ses ennemis épars ou conjurés; il l'a vue chancelante et qui ne tombait pas, mourante et qui ne mourait pas; il l'a vue invincible: et, quand il eut à écrire les origines chrétiennes, c'est, sans l'avoir voulu, mais après l'avoir constaté, le poignant prélude d'une pérennité qu'il entreprenait.

Alors, comment désespérer? voire, comment s'effrayer?

De là résulte, si je ne me trompe, la sérénité heureuse de cette œuvre pathétique. Elle n'est pas une lamentation sur des ruines, mais un chant de durée persévérante.