Non en symboles. Peut-être fut-il sur le point de s'y tromper. On l'a vu d'abord l'un des exposants les plus distingués des salons de la Rose-Croix. Il y avait là du mysticisme, auquel se plurent, un moment, des âmes délicates et religieuses. Il ne s'y attarda point et s'aperçut de l'erreur qui résidait en cet art grêle, chétif, pauvrement idéologique. La vie, au contraire, l'attirait, et la réalité. De jour en jour on l'a pu suivre, depuis lors, qui acquérait un sentiment plus authentique de la beauté. Aux petites vierges étriquées, tenant de leurs doigts fluets un lis ou quelque fleur emblématique, il préféra les douces et savoureuses chairs que la lumière caresse. Son inspiration n'est pas sensuelle avec exubérance, mais voluptueuse en même temps que pensive.
Pudiques cependant, les épaules nues de ses femmes ont une grâce délicieuse; des étoffes qui les gardaient, elles sortent avec une câline désinvolture; on les sent jolies et fraîches, autant que rondes et blanches.
Il faudrait définir avec justesse la séduction de ces figures auxquelles donnent un charme nouveau la décence du maintien et la lenteur élégante du geste. Et, si la joliesse exquise des formes allait être touchante à l'excès, l'ingénuité du regard corrigerait la séduction trop vive.
Un regard presque enfantin, et qui ne pleure ni ne sourit, et qui, dans sa candeur, est grave. Rêve-t-il? ou contemple-t-il?... Ces yeux très purs se sont ouverts sur le vaste monde; ils n'en ont pas vu la laideur. On dirait que le spectacle d'ici-bas s'est ennobli, d'être vu par eux. Les choses ne sont pas telles ou telles, indépendamment de l'âme qui les suscite; et chaque âme fait un univers à sa semblance. Ainsi se purifie le monde, pour des yeux purs.
Ces jeunes femmes, le peintre les entoure d'un décor semblable à elles, d'une beauté simple et fine, de fleurs et de feuillages en guirlandes, de tranquilles paysages silencieux. L'ensemble est d'une sereine mélancolie, d'une grâce parée et d'une douceur délicate. Le rêve de Watteau est imprégné de plus de tristesse, étant plus fugitif et tout alarmé de l'attente des fins prochaines; la gentillesse en est inquiétante et la gaieté trempée de larmes. Ici, le recueillement et la paix, le calme des plaines enchantées, dans l'heureuse monotonie des heures claires.
La philosophie d'Aman-Jean,—un idéalisme conscient de lui-même et réfléchi,—transfigure la réalité selon le vœu d'une âme tendre et soucieuse d'harmonie, que les contrastes violents offenseraient.
Et il n'a point eu recours à des allégories compliquées, sortes de rébus. Seulement il a placé, au milieu d'ornements naturels et des parures que font, aux éclaircies des parcs, les flexibles rameaux des arbres variés, de jeunes femmes en qui fleurit la gracieuse beauté de ce monde sans joie.
Les plus anciennes œuvres d'Aman-Jean datent des alentours de 1880; et l'une de ses premières tentatives est un portrait de lui-même, antérieur aux cours de l'École des Beaux-Arts; l'on y remarque déjà une manière spéciale, un style. De grandes compositions vinrent ensuite, le Saint Julien l'Hospitalier du musée de Carcassonne, la Jeanne d'Arc du musée d'Orléans. Elles sont habilement conçues, bien agencées et de nature à édifier le public: ce peintre a démontré qu'il aurait pu, tout comme un autre, faire un peintre d'histoire, et mieux que tels autres.
Puis, il négligea «le sujet». Il ne crut pas indispensable qu'un incident quelconque, véritable ou imaginé, une anecdote, un épisode se trouvât représenté en chacun de ses tableaux. La plupart de ses tableaux n'ont pas de titre; et l'on serait en peine de leur en donner un: mais à quoi bon? Ils n'ont pas de «sujet»; cela ne veut pas dire qu'ils ne signifient rien. Seulement, ce qu'ils signifient, des mots ne le pourraient pas indiquer. Cet art n'est aucunement mêlé de littérature: pictural, il se suffit à lui-même, et quant à son mode d'expression et quant aux idées qu'il exprime. Il faut louer Aman-Jean de n'avoir pas, ainsi que d'autres, confondu des esthétiques diverses et, peintre, d'être un peintre absolument.