Et il est remarquable encore que, s'abstenant de tout ce qui ne constitue pas l'art même du peintre, Aman-Jean ne soit pas tombé dans cet autre défaut, l'inutile adresse. Il a su résoudre ce difficile problème d'une peinture pleine de pensée, et qui pourtant ne fût que de la peinture. Cette œuvre est harmonieuse.
Entre sa pensée et l'expression qu'il lui donne, nul intermédiaire d'une autre sorte que la forme et la couleur. En conséquence, sa «philosophie» est aussi bien dans ses portraits que dans ses autres tableaux. Ce n'est pas que, portraitiste, il sacrifie à d'autres soucis le personnage et l'utilise à des fins personnelles. Il veille,—autant qu'il le doit et comme il le doit,—à la ressemblance; du moins constatons-nous qu'il n'ôte pas leur caractère individuel aux figures qu'il peint: il leur laisse leur caractère et il le marque nettement. Tout de même, pour différentes qu'elles soient les unes et les autres, les jeunes femmes qu'Aman-Jean peignit sont, par l'élégance et la grâce un peu douloureuse, des sœurs: ainsi s'unissent heureusement les cas particuliers de l'univers, en un esprit qui a trouvé la formule de sa pensée.
Les portraitistes—je ne parle que des meilleurs, non de tels ou tels, en renom: leur malice est de bien imiter les riches étoffes, peluches et velours, failles, satins et soies de dames opulentes, les chefs-d'œuvre des couturiers—les portraitistes sont des psychologues; et le visage est, pour eux, le principal. C'est par la physionomie qu'ils indiquent le personnage. Aman-Jean, lui aussi, utilise la physionomie; et, dans le regard fixe et aigu, pensif et doux de ses figures, il a mis un rêve pénétrant. Mais sa philosophie ne se réduit pas à une psychologie. Ce qu'il a voulu rendre, avec son art, c'est une opinion plus générale, touchant cet univers dont la beauté s'est révélée à lui par l'heureuse combinaison des couleurs et la perfection des gestes.
Il ne conçoit pas un être comme isolé de toutes choses, ici-bas, par sa pensée; mais plutôt il admire, en cet être, l'expression synthétique et vive de l'univers, l'univers se pensant lui-même et conscient de sa beauté. Certaines femmes, privilégiées, réalisent tout le mystère de beauté qui est épars aux paysages, tant s'accordent leurs gestes lents avec les lignes naturelles, les nuances de leurs parures avec celles des horizons, et tant aussi leur âme silencieuse accueille le songe universel.
La couleur, dans les tableaux d'Aman-Jean, est mate et un peu voilée,—analogue, d'ailleurs, qu'il emploie ou le pastel ou l'huile. Peut-être, avec le pastel, obtient-il des tons plus variés, plus composites quoique bien unifiés, et arrive-t-il, en multipliant les touches diverses, à rendre l'atmosphère plus palpable et enveloppante. Mais, par un procédé ou l'autre, il recherche le même effet; et, son modèle, c'est la nature, doucement éclairée de lumière diffuse, qu'un ciel pâle et blanc tamise.
La couleur d'Aman-Jean, on la dirait, d'abord, un peu éteinte.
Quand il a plu, les nuages dégonflés se fondent et, assemblés, se tendent en écran pour amortir les rayons trop durs du soleil. Alors surtout la campagne est charmante; et alors seulement y est discernable l'infinité merveilleuse des nuances. Les vives soleillades, au contraire, allument ici et là des couleurs gaies, éveillent des reflets puissants, accusent des reliefs, par le rude contraste de l'ombre. Cette lumière très intense, on peut l'aimer. Mais pour elle-même. Et l'on doit accorder que, trop exubérante, elle ne joue pas très bien son rôle de lumière, qui est seulement d'éclairer la surface colorée des choses. Elle veut qu'on l'admire et, orgueilleuse, elle exagère ses effets. Sous l'excessif éclat de la lumière, la couleur disparaît: il n'y a plus, dans tout le paysage, que la lumière impétueuse, fantasque, épanouie. Que la nature est mieux visible en son détail délicat et nombreux, si le ciel se couvre, non de nuages lourds et opaques, mais de buée légère et diaphane et si la lumière, adoucie ainsi, se répand en ondes égales, pures, tranquilles! Les couleurs, toutes, se révèlent, sans que les unes soient offusquées par la trop vive ardeur des autres; chacune d'elles est en valeur, se montre sans outrecuidance et compose avec ses voisines une juste et belle harmonie. Alors, il n'y a pas de nuances perdues. Et c'est l'image d'une âme apaisée qui, n'étant pas accaparée par quelque passion trop exclusive, s'épanouit.
Ces colorations mates et voilées auxquelles se plaît Aman-Jean, c'est à la nature qu'il les emprunte; et l'artifice ingénieux de sa palette il l'apprit de ces paysages qu'une lumière discrète éclaire doucement.
Aussi son œuvre donne-t-elle un plaisir de silence et de recueillement. Elle est toute imprégnée de la tranquillité pensive de la nature. Et elle enseigne une morale de sérénité, de calme, de lucide rêverie.