[PLUTÔT LA VIE]
Plutôt la vie que ces prismes sans épaisseur même si les
couleurs sont plus pures
Plutôt que cette heure toujours couverte que ces terribles
voitures de flammes froides
Que ces pierres blettes
Plutôt ce cœur à cran d'arrêt
Que cette mare aux murmures
Et que cette étoffe blanche qui chante à la fois dans l'air et
dans la terre
Que cette bénédiction nuptiale qui joint mon front à celui de la
vanité totale
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d'évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là
Je n'y suis guère hélas
Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons
mourir
Plutôt la vie
Plutôt la vie plutôt la vie Enfance vénérable
Le ruban qui part d'un fakir
Ressemble à la glissière du monde
Le soleil a beau n'être qu'une épave
Pour peu que le corps de la femme lui ressemble
Tu songes en contemplant la trajectoire tout du long
Ou seulement en fermant les yeux sur l'orage adorable qui a
nom ta main
Plutôt la vie
Plutôt la vie avec ses salons d'attente
Lorsqu'on sait qu'on ne sera jamais introduit
Plutôt la vie que ces établissements thermaux
Où le service est fait par des colliers
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie
Plutôt la vie comme fond de dédain
À cette tête suffisamment belle
Comme l'antidote de cette perfection qu'elle appelle et qu'elle
craint
La vie le fard de Dieu
La vie comme un passeport vierge
Une petite ville comme Pont-à-Mousson
Et comme tout s'est déjà dit
Plutôt la vie
[DU SANG DANS LA PRAIRIE]
À Georges LIMBOUR
Ciel de verre cassé et de reines-marguerites
À toi mon amour s'il y a une escarpolette assez légère pour
les mots
Les mots que j'ai trouvés sur le rivage
Mes mains s'ensanglantent au passage des étoiles
Ne dis rien
D'après l'ombre des gants tu n'as pas à avoir peur
Pour moi et pour tout ce qui ressemble
Au survivant
Lorsque je passe entre la nuit et le jour avec les menottes
Je vois à une fenêtre mon enfant
Mon enfant fait glisser à la surface de l'air des pierres claires
ou bleues
L'arête de poisson luit
Et c'est l'œil
Rien que l'œil de la soubrette un peu au-dessus du toit
Il faut tuer à la marée montante
Tuez-moi si vous voulez voir le Déluge
Il y a encore d'autres barques que les étoiles sur mon sang
Mon amour est une marelle
Un palet de glace sur le mot Jamais
[FEUX TOURNANTS]
À Max MORISE
La toge rousse qui recouvre les astres à carreaux
Fait peine à toucher mais l'enterrement divin
Que suivent les oiseaux à peine a-t-il lieu
Que je vais de dégradation en dégradation
C'est d'abord le vainqueur de la rue du chant des roseaux
Qui remet son épée à l'ensablement des coeurs
Puis la bougie à la flamme haute sur la portée
De ma chambre qui baise la hache de licteur
Il y a des péchés qui de même sont remis
Aux jeunes femmes l'aspic regarde le sein
Que seul il a dégrafé vraiment au monde
Lui épine arrachée à la rose de l'air
Puis le socle désert d'une statue de jongleur
En proie maintenant aux papillons et à leurs satellites
Les grandes fusées de sève au-dessus des jardins publics
Et la mousse qui vient recouvrir ma table quand je dors
Dans un bureau le coup de poing américain fait merveille
Est-ce que nous ne nous baignons pas chaque jour dans notre
sang
L'oreille compte les jours les jolies marques de fabrique
Mouette sur le dos des moutons de mer
Ce sont des charges de cavalerie contre la nuit
Éternellement rebelle Des frissons de lances
Est fait l'ange qui veille sur la virginité terrible
Pareil à la lumière électrique dans les arbres
Tambour tambour è tout jamais voilé
Une fée balaye les diamants de sa robe de genêts
Histoire de moudre un grain plus doux que le café
Qu'on te sert en grand mystère sur les fortifications