La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph, il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais, il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux' ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute, remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à cette époque, et on aime à le supposer avec lui.

Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris qu'à Londres.

Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la Société Trudaine, cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la Société de 1789, puis la Société des amis de la Constitution. Il entre dans la politique militante par son Avis au peuple français sur ses véritables ennemis inséré dans le Journal de la Société de 1789, le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une brochure, L'Esprit de parti. Il écrit Le Jeu de Paume, où il trace à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public, composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique, périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre 1791 à juillet 1792) dans le Journal de Paris, rédigé par les Amis de la Constitution ou Feuillants. Il publie, le 15 avril 1792, ses premiers Ïambes, l'Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés du régiment de Châteauvieux (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre poétique qu'il ait jamais imprimée.

Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme, après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son Hermès, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières poésies amoureuses et les plus pures, comme son Ode à Versailles (p. 116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi qu'il écrivit son Ode à Charlotte Corday (p. 118), si différente d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du temps.

De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret, née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare (la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher, l'auteur des Mois, son collaborateur au Journal de Paris, de ses amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule.

C'est en prison qu'il écrit l'Ode à Marie-Joseph, rangé en politique dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture, où il dit à ce frère:

...mes amis, ma famille,

Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs.

C'est en prison qu'il compose ses Ïambes vengeurs (pp. 124-7) et sa touchante Jeune Captive (p. 120), inspirée par une de ses compagnes d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny.

Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre—ou invente—la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation—tellement était grande l'incurie de cette soi-disant justice—reprochait à André des faits concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six heures, sur la place du Trône[1]—et non sur la place de la Révolution comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de Stello. Sa mort précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient.