— Tu étais satisfait…!
— Naturellement, dit-il… Oui, je sais… Il y avait les sottises de François à ton sujet, au mien… que veux-tu !… Cela m’avait ennuyé évidemment… plus qu’ennuyé, tu l’avais bien vu… Mais je t’assure qu’à ce moment je ne m’en inquiétais plus beaucoup. J’étais tout bouleversé de cette surprise inattendue et je pensais : « Ce brave de Buires !… C’est gentil à lui de m’avoir envoyé chercher au lieu de Mandel. Et je pensais aussi : Je tendrai tout de suite la main à Landargues… Je serai très aimable… J’aurai l’air de ne rien savoir de ses bavardages. Cela vaudra mieux. » Mais quand je suis arrivé, il avait déjà perdu connaissance, et j’ai bien vu tout de suite qu’il était très mal… Oh ! je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si mal. Cela m’a troublé un peu, naturellement. Malgré ça, je n’ai pas perdu la tête. J’ai fait le nécessaire… tout le nécessaire… Romain de Buires était là… et deux domestiques… Ils savent toute la peine que je me suis donnée… Mais ça n’allait pas mieux, au contraire… J’ai commencé à voir qu’il n’en reviendrait pas… Là-dessus, comme il faisait déjà grand jour, voilà que Fardier arrive. Il avait été retenu une partie de la nuit par son malade des Iles.
Il examine le moribond, écarte tout le monde, m’interroge… Et alors, assez bas, c’est vrai, mais trop haut tout de même, il commence à me dire des choses… des choses très dures…, qu’il fallait faire ceci… et cela… et qu’on aurait pu le sauver peut-être… C’était son avis, je te le répète, ça n’était pas le mien… Mais enfin, il le disait tout de même, et comme… comme il est beaucoup plus vieux que moi, n’est-ce pas, je ne pouvais pas répondre grand’chose… Je recevais donc toutes ces sottises, et du moment que j’étais seul à les entendre, mon Dieu, cela n’avait pas une bien grande importance… Mais tout d’un coup, j’ai pensé que Fardier pouvait aller raconter ça dans toute la ville, et alors j’ai été atterré, écrasé… Je n’en pouvais plus… Je suis rentré à la maison comme un fou. J’ai essayé de réfléchir… Mais il me semblait tout le temps que les gens allaient frapper à ma porte, pour venir me regarder et me rire à la figure… Alors je suis parti… je me suis sauvé dans ma voiture… et j’ai continué de rouler malgré l’orage. Je ne voulais plus rentrer… Je ne voulais plus voir personne de Lagarde… Qu’une pareille histoire me soit arrivée ! Pense donc !… Un homme comme moi !…
— Oui… un homme comme toi…
— N’est-ce pas ?… C’est une humiliation que je ne pouvais pas supporter. J’ai passé une nuit atroce. Je me disais tout le temps : « Si au moins cette histoire m’était arrivée avec un de ces imbéciles de paysans que personne ne connaît, dans les fermes de la montagne ! » Avec ces gens-là, si on a commis une erreur, — je n’en ai commis aucune, moi, note-le bien… je dis : si… — on s’en console en se promettant : « La prochaine fois, j’agirai différemment… l’exemple me servira pour un autre… » Et c’est tout. On n’y pense plus… Mais avec François Landargues !… Tout le monde ici ne s’occupant plus que de cette mort, la discutant… chuchotant… Et ce Fardier… une seule parole de ce Fardier pouvant donner l’apparence de la vérité à toutes les suppositions imbéciles… Oh !… quelle nuit !… Je devenais fou, je te dis, absolument fou. Au matin, ma résolution était prise : je voulais m’en aller pour quelque temps, me sauver comme j’avais fait la veille sous l’orage, ne plus voir personne de Lagarde… ne pas entendre les gens me dire : « Et alors… ce pauvre M. Landargues ?… » Oh !… ça… vois-tu, ça, je ne l’aurais pas supporté… Là-dessus, Fardier arrive… Je croyais qu’il avait l’intention de me faire des excuses… mais il n’a pas été jusque-là… non… Il m’a seulement demandé encore quelques détails sur cette mort…
« J’ai commencé de les lui donner, et puis tout d’un coup je lui ai dit : « D’ailleurs, je m’en vais… J’aime mieux m’en aller. — Et pourquoi donc ? » Mais il m’était difficile de lui avouer que j’avais peur de tout ce qu’il pouvait raconter. Alors j’ai dit que j’étais bouleversé par cette affaire, malade, et je t’assure que je ne mentais pas. Il m’a affirmé plusieurs fois que ce n’était pas le moment de partir, qu’il valait mieux rester là… Mais je ne voulais plus rien entendre. Alors je crois que vraiment il a eu pitié de moi… Il m’a parlé moins rudement. Il m’a dit : « Vous n’avez à redouter aucun ennui… mais du moment que vous le voulez absolument… partez… Et partez avec votre femme. Cela sera mieux, puisque nous dirons que vous êtes malade… » J’osais à peine te demander de m’accompagner… tu te rappelles ?… J’avais peur que tu ne te moques de moi, toi aussi, comme tout le monde… Enfin, tu t’es décidée… Nous sommes partis…
— Nous sommes partis…
L’ombre de tous ses gestes continuait de faire trembler des ailes pesantes à l’angle du plafond.
— Ce qu’il y a eu de terrible, continua-t-il après un petit silence, ce sont les premiers jours de notre arrivée ici. Je m’en étais allé de mon plein gré, et j’avais l’impression d’avoir été chassé… chassé de mon pays, chassé de ma ville… Il me semblait que là-bas tout le monde ne parlait que de moi, tout le monde ricanait en pensant à moi… Oh ! c’était épouvantable… Toi-même… je ne pouvais pas te regarder… Il me semblait tout le temps que tu allais me demander ce qui s’était passé… comme Fardier… Et ça ne te regardait pas… ça ne regardait personne, puisque j’avais fait tout ce que je pouvais… je veux dire, tout ce qu’il fallait. Heureusement tu as su te taire… ne me parler de rien… de rien… Je ne voulais pas… Oh ! ces journées, ces promenades, avec cette idée, tout le temps, cette idée : Qu’est-ce que les gens pensent de moi, là-bas ?… Qu’est-ce qu’ils en disent ?…
— Cette idée seulement ?…