— Hé !… Quelle autre pouvait m’intéresser ? J’entendais des chuchotements, des ricanements. J’entendais dire : « Ah ! ah ! fameux docteur que le docteur Gourdon. » Et je me répétais : « C’est moi qui dois endurer ça… Moi ! un homme comme moi… » Ici même, ici, dans la rue, c’était stupide, mais je me méfiais de tous ceux qui me regardaient… Il me semblait qu’ils avaient tous parlé avec Fardier… Et, tiens, le jour où j’ai rencontré Fabréjol, j’étais content d’abord… parce que c’est une relation bien intéressante… Mais au moment d’aller chez lui, tu l’as bien vu, cela m’a été impossible. Il connaît du monde à Lagarde… Je me suis imaginé qu’il avait reçu des lettres de là-bas…, et qu’il allait me poser un tas de questions, sans en avoir l’air bien sûr… mais pour s’amuser, pour voir quelle tête je ferais… C’était un supplice, je te dis… Et tu le comprenais.
— Je ne sais pas si je comprenais très bien.
— Mais si, tu comprenais… Et tu as été très gentille… A la fin, tu étais même arrivée à me distraire un peu. Tu me forçais à penser à autre chose. Je m’ennuyais quand tu n’étais pas là… Mais tout de même… ça ne pouvait pas me suffire. Je trouvais le temps long… Alors, ma foi, je me suis décidé à écrire à Fardier. Et j’avais une peur de sa réponse… une peur !… Ça aussi tu l’as bien vu.
— Je l’ai bien vu.
— Eh bien ! cria-t-il se mettant debout d’un bond, et tout triomphant, elle est venue la réponse, et je vais te la lire… Mais le meilleur est entre les lignes. Fardier me dit : « J’allais justement vous écrire. J’espère que maintenant vous êtes plus calme. Revenez-nous vite. Votre absence est une maladresse. Elle contrarie beaucoup M. de Buires. » Et sais-tu ce que cela veut dire, ça ? — Cela veut dire : « Je ne suis qu’un vieil imbécile. » — Sans doute, il n’a pas été bavarder dans tout le pays ; maintenant que je suis plus tranquille, que je suis content… je me rends bien compte que c’était une chose impossible… Mais tout de même… tout de même… ce qu’il m’a dit, quelqu’un a pu l’entendre… Un domestique… Un mot, il suffit d’un mot, pas même entendu, deviné. Alors Romain de Buires est ennuyé, très ennuyé, que l’on puisse ne pas juger excellent le médecin qu’il a fait lui-même appeler auprès d’un homme dont il était le seul héritier. Il ne veut pas de cela. Je vois les choses, moi. Je sais les voir. Et j’en lis beaucoup plus qu’on n’en a mis sur le papier, quand Fardier écrit : « Vous trouverez ici le meilleur accueil. Nous ne cessons, M. de Buires et moi, de dire de vous le plus grand bien. » — Parbleu ! — Et il écrit encore, figure-toi, — tout est là ! — il écrit…
Il se rapprochait de la lampe, dépliait cette lettre. Courbé vers la lumière il cherchait fiévreusement les phrases l’une après l’autre ; et le papier ondulait, se froissait avec un petit bruit entre ses mains qui tremblaient de plaisir :
— Il écrit encore : « Je me fais vieux ; vous pourriez commencer de me rendre service auprès de quelques clients. » Comme cela, tu comprends, avec cette preuve de confiance qu’il me donne, que de Buires a demandée sans doute, exigée peut-être, personne ne pourra rien dire… Et ça y est ! Ça n’est pas Mandel qui l’aura, la succession du père Fardier… Ce sera moi !
Laissant la lettre étalée sur sa main gauche, il la frappa avec tant de force que le papier se rompit.
— En fin de compte, il se trouve m’avoir rendu un fameux service en mourant comme il a fait, cet excellent Landargues.
Il répéta :