… Sur le toit de tuiles rousses que je vois de ma fenêtre, une fumée voudrait monter, que rabat le grand vent. Elle bouillonne au sortir de la cheminée comme un jet d’eau sans force ; elle se couche et s’échevèle, et, comme le soir va venir, elle est blanche sur le ciel gris.

Nous sommes en hiver, maintenant. Nous approchons de la Noël. C’est le temps, à Lagarde, où l’on se rend des visites. J’ai été très occupée à en faire, à en recevoir aussi. Et j’ai dû m’interrompre souvent d’écrire, si souvent que quelquefois je ne savais vraiment plus bien pourquoi j’avais entrepris de conter toutes ces choses…

A quoi bon l’avoir fait ? C’est fini d’ailleurs, c’est fini. Je n’ai plus rien à dire. Je fréquente beaucoup de monde maintenant. Cela est naturel. Je donne à goûter et quelquefois à dîner. La situation de Fabien m’impose ces obligations, qui ne sont pas désagréables. Ce dernier soir en Avignon, dont j’ai parlé pour finir, il avait bien raison d’être si content. Tout s’est parfaitement arrangé. Le vieux Fardier a commencé déjà de lui passer la plus grande partie de sa clientèle. Nous le voyons assez souvent. Il dîne ici demain avec Romain de Buires, qui est maintenant tout à fait de nos amis.

Bien entendu, on ne parlera de rien. Je veux dire : on ne parlera pas de toute cette histoire. On n’en parle jamais. Elle est vieille d’ailleurs : un an déjà. Personne n’y pense plus. Moi-même, bien souvent, je crois l’avoir oubliée.

Quelquefois cependant… oui, quelquefois… je me rappelle. Cela me vient tout à coup, d’une manière brusque que rien ne prépare et qui me surprend. Cela me vient quand je suis seule dans ma chambre ou bien assise près de Guicharde à coudre devant le feu, ou encore, ce qui est plus singulier, quand je fais quelque visite d’importance, au beau milieu d’une conversation, alors que je m’applique à me tenir avec élégance et que je suis toute contente de mon chapeau avec une plume brune qui vient de Paris, ou de mes gants montant un peu haut et brodés de baguettes noires, à la dernière mode. Je me rappelle…

Il semble que mon cœur tout à coup se réveille et supplie, qu’il grandit et qu’il souffre. Ma gorge se serre. Je ne sais plus que dire. Mes mains deviennent un peu froides. Et si j’ai une glace devant moi, j’y vois aussitôt se lever ces yeux qui me regardèrent tout un soir, du fond de la glace trouble, gravée d’étoiles mates, ces yeux résignés et tout remplis cependant d’inquiètes exigences…

Mais ces moments tourmentés sont assez rares maintenant. Peut-être vont-ils encore le devenir davantage. La vie passe. Elle ordonne. J’ai toujours été pliée à l’obéissance et je ne fais que continuer. J’accepte ce qu’elle entend faire de mon être soumis. Je souris à la forme du visage qu’elle tourne vers moi. Oui, je souris… Je suis heureuse. — Pourquoi pas ? La considération dont nous entoure tout le pays est chaque jour plus grande. Mon mari chaque jour gagne plus d’argent et la tendresse qu’il me témoigne est raisonnable et fidèle. C’est Guicharde qui a raison. Il ne faut considérer que l’apparence des choses et quand elle est excellente, il est inutile et peut-être ridicule de rien chercher au delà.

C’est fini. Je vais faire un grand feu avec tous ces feuillets. Le soir vient. Des femmes dans la rue vont à la fontaine. J’entends le grincement de la pompe, le bruit sonore d’une anse retombant contre un seau vide. Et j’entends au-dessous de moi tous les bruits de ma maison : Guicharde met la table avec vivacité, Adélaïde fend du bois dans la souillarde. Tout à l’heure, Fabien va rentrer dans sa voiture grise et basse, pareille à quelque gros cloporte roulé dans la poussière.

La vie est régulière, abondante et tranquille. Elle est bonne pour moi en somme. Elle est très bonne. Je suis heureuse. Je puis l’être. Je le serais tout à fait s’il n’y avait pas encore ces moments, tous ces moments où il me semble que je m’éveille, et où je pense que ces minutes paisibles et satisfaites sont peut-être les pires de toutes…

PARIS
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