— J’ai conservé de Lagarde le meilleur souvenir… Et j’aurais eu grand plaisir, madame, à vous y rendre de nouveau visite. Malheureusement, je vous le répète, je pars, ou plutôt nous partons, mon fils et moi.
J’acquiesçai de la tête. Je crois même que je souris. J’avais tremblé en apercevant M. Fabréjol. J’avais souhaité qu’il ne nous vît pas ce soir, qu’il ne vînt pas auprès de nous. Mais je ne savais plus d’où m’était venue cette frayeur ; je ne me représentais pas bien en ce moment ce fils qui devait partir avec lui ; je ne souffrais pas en l’écoutant.
— Philippe, continua M. Fabréjol, était un peu hésitant. Il avait, je crois, l’intention de prolonger son séjour en France d’un ou deux mois. Et sa tante, ma pauvre vieille sœur, en eût été bien heureuse. Mais vous savez comme sont les jeunes gens. Il a maintenant changé d’avis. Et tout à l’heure même, il vient de me déclarer que sa résolution était enfin prise et qu’il préférait m’accompagner.
— Quand partez-vous ? demanda Fabien.
— Le douze, dit Fabréjol.
— Le douze, répéta mon mari d’une façon machinale.
Ce fut ce petit mot qui réveilla tout. A cause de cette date qu’il avait prononcée au musée Calvet et que j’avais répétée comme Fabien venait de le faire, je revis le musée et Philippe devant moi. J’entendis sa demande et mon refus. J’entendis ma voix sourde et sincère qui prononçait : « J’ai l’amour… » Et voici que de nouveau, comme tout à l’heure, rue des Trois-Faucons, dans la chambre vilainement éclairée par la lumière nue de la lampe, j’éclatai de rire. Et c’était comme tout à l’heure, un rire terrible, violent, qui ne cessait plus de secouer mes épaules et faisait monter à mes yeux des larmes brûlantes, tandis que le spasme du sanglot serrait dans ma gorge son nœud dur et douloureux.
M. Fabréjol me considérait, étonné ; mais Fabien expliqua avec une grande indulgence :
— Elle est très gaie… Que voulez-vous ! — (Et j’avais l’impression précise que chacune de ses paroles serait répétée à Philippe, et chacune de ses paroles me déchirait comme une lame grinçante et froide.) — C’est que la journée d’aujourd’hui a été pour elle une bonne journée.
*
* *