Jamais il n’avait parlé aussi familièrement à M. Fabréjol. Même quand nous étions seuls et qu’il m’entretenait de lui, il le faisait avec plus de déférence. Mais il se sentait aujourd’hui tout magnifique, il était tout hors de lui-même, et je crois bien qu’il n’eût pas imaginé sur la terre entière quelqu’un à qui il ne pût s’égaler.
— L’une et l’autre, ajouta-t-il en débouchant les flacons de liqueurs. Et je vous ferai raison.
— Ni l’une ni l’autre, dit M. Fabréjol couvrant son verre de sa main. Je vous remercie. D’ailleurs je vais être obligé de vous quitter. Il est bien tard. J’ai six kilomètres à faire pour rentrer chez moi. Un vieux cheval… un vieux cocher. Ma sœur qui s’inquiète et veille en m’attendant. Mais j’ai voulu ce soir prendre congé de quelques amis.
— Allons donc !… s’exclama Fabien, vous repartez déjà ! Moi qui comptais vous demander de venir nous voir un de ces jours à Lagarde.
Il prononça ces derniers mots avec désinvolture. D’un trait il vida son verre qu’il avait rempli de chartreuse. Et il éprouva le besoin d’ajouter, important et confidentiel :
— Ma situation là-bas, vous savez, est en train de devenir considérable !
Il répéta, tapotant la table de sa main ouverte, comme pour bien pénétrer de ce mot le marbre lui-même :
— Considérable.
— Je n’en doute pas, dit M. Fabréjol avec politesse. J’ai toujours pensé qu’il en serait ainsi. Et je vous félicite bien sincèrement.
Autant qu’il m’était en ce moment possible de remarquer quelque chose, je remarquai que le ton de Fabien le surprenait ce soir, et peut-être même l’agaçait un peu. Ce fut vers moi qu’il se tourna pour ajouter :