Dans un de ces moments où tous les secours m’étaient bons pour échapper à moi-même, regardant une fois de plus, pour regarder le plus loin qu’il me fût possible, dans cette salle où s’agitaient les joueurs de billard, je vis un homme qui venait sur le seuil, le chapeau sur la tête, boutonnant son pardessus, prêt à sortir, un vieil homme robuste et grand dont l’aimable visage était tout rayonnant sous d’épais cheveux blancs ; et je le reconnus brusquement… Alors, me penchant vers Fabien, je me mis tout à coup à répondre à chacune de ses phrases, à lui demander de petits détails, à l’entretenir avec une animation fébrile de toutes ces questions qui l’intéressaient. Il fallait que sa pensée en ce moment s’attachât à moi seule, que son regard se fixât sur moi seule, car je ne voulais pas qu’il vît cet homme à son tour et qu’il le reconnût, je ne le voulais pas… Mais il ne remarqua pas plus mon attention qu’il ne s’était inquiété de mon indifférence. Et malgré mes pressantes paroles, mon visage tendu vers lui, mes yeux qui cherchaient les siens, se tournant de tous les côtés comme il continuait de le faire, il fallut bien enfin qu’il se tournât de ce côté.

Aussitôt une rougeur plus violente monta à son visage déjà empourpré. Il s’exclama ; il frappa joyeusement sur la table, et d’une voix forte, à travers tout ce monde, il cria :

— Fabréjol !

Je vis le petit mouvement surpris de M. Fabréjol, je vis son regard se promener de table en table, cherchant avec étonnement qui pouvait l’interpeller ainsi, et je vis son sourire qui n’était peut-être pas seulement de cordialité, tandis qu’ayant aperçu Fabien qui s’était levé et lui faisait de grands gestes, il prenait le parti de venir nous rejoindre. Aussitôt mon mari donna l’ordre que l’on apportât des liqueurs, bouscula nos voisins afin de placer une chaise de plus entre leur table et la nôtre, rappela le garçon pour demander des cigarettes, et attira sur nous de telle sorte l’attention générale que M. Fabréjol me parut un peu gêné.

— Mais je vous en prie, ne cessait-il de répéter, ne vous donnez pas tant de mal… Ne dérangez pas ainsi tout le monde…

— Laissez donc, disait Fabien… laissez !… Ah ! mon ami, mon cher ami, je suis si heureux de vous revoir… Quelle chance que cette rencontre ! Justement, figurez-vous, je quitte Avignon demain.

M. Fabréjol m’avait saluée avec cette cordialité amicale, cette bonté affectueuse et presque paternelle qu’il m’avait témoignées déjà en me recevant chez lui. Et il allait me parler. Fabien ne lui en laissa pas le temps.

— Hé ! oui, reprit-il, demain. Je ne pensais pas partir aussi brusquement, mais que voulez-vous ! Les malades me réclament… Les confrères aussi. C’est à croire vraiment qu’à Lagarde on ne peut plus vivre — ni mourir, ajouta-t-il plaisamment — sans que je sois là. Alors je repars, je sacrifie ma santé… mon repos… Il le faut bien.

— Votre santé, me semble-t-il, est meilleure maintenant, remarqua M. Fabréjol.

— Meilleure, déclara Fabien, oh ! certes, et même aujourd’hui tout à fait bonne. Ce n’est pas comme le jour où je vous ai rencontré, Fabréjol, — avouez, mon ami, que j’avais une tête à faire peur — ni comme cet autre jour où j’ai eu le grand regret de ne pouvoir accompagner ma femme à votre déjeuner. Ah ! j’ai été vraiment très mal… Mais c’est fini, bien fini… De la chartreuse, Fabréjol, ou de la fine ?…