« Ah ! peut-être j’aurais préféré qu’il tuât réellement… qu’il tuât… et qu’il ne fût pas ce qu’il est… »
A ce moment Fabien se redressa, et je ne vis plus mes yeux dans la glace ; je n’eus plus devant moi que son regard à lui, un peu vague et tout chavirant d’excitation et de plaisir.
— Garçon ! appela-t-il… Et jetant son ordre avant que l’autre fût tout près de lui… Du châteauneuf des papes… Une bonne bouteille.
Il se pencha vers moi, ricanant et confidentiel :
— Ça va me coûter cher, ce petit dîner… Mais puisque ce sont eux qui paient.
— Qui cela ? demandai-je.
— Mais, dit-il, les clients du père Fardier. D’où sors-tu donc ?… Depuis une demi-heure, nous ne parlons pas d’autre chose.
Il disait : « nous ne parlons », sans remarquer qu’avant cette brève question je n’avais encore prononcé aucune parole. Ma distraction, qu’il crut soudaine, l’égaya. Il se servit pour la deuxième fois des cailles placées devant nous, qui dressaient et recroquevillaient sur des croûtons de pain gras leurs petites pattes noires et métalliques, et il reprit cet entretien que je n’entendais pas. Ne cessant de parler et de manger avec une égale abondance, il ne cessait non plus de s’avancer de droite et de gauche, de se dresser, de se pencher, d’observer qui le regardait. Et revoyant à tous moments derrière lui, dans la glace, ces yeux qui me regardaient, je continuais, tout éperdue, de leur répondre et de les interroger.
« N’eût-il pas mieux valu qu’il tuât réellement… qu’il tuât ?… L’être est-il plus avili par l’acte passionné d’une seule minute, que peuvent essayer de racheter tous les repentirs, ou par la continuité paisible de la médiocrité et de la platitude ?… »
Mais de cette même façon réelle dont je voyais Fabien couper sa viande et se verser du vin rouge, je voyais maintenant que le crime même, s’il eût été commis, n’eût éveillé dans cette âme qu’un ennui, qu’un repentir et que des craintes à sa taille. Et désespérément alors, pour ne plus rien voir de lui ni de moi-même, me détournant moins de ces deux visages dressés devant moi que de l’âme secrète et trop douloureuse à connaître dont s’animait chacun d’eux, je regardais la salle, moi aussi, j’attachais mon attention, toute mon attention, au chapeau extravagant d’une jeune femme, aux remarques faites par nos voisins, deux couples brésiliens, dans le plus divertissant langage, aux courses des garçons glissant prestement au milieu des tables serrées, à la caissière ronde et brune qui paraissait tant s’ennuyer derrière son haut bureau fleuri de roses. Je m’appliquais à écouter jusqu’au petit bruit de la monnaie tombant dans les plateaux de métal, et j’entendais venir de la salle voisine, où trois billards étalaient sous les lampes leurs tapis d’un vert éclatant, le choc léger des boules d’ivoire, les voix des joueurs annonçant les points, et quelquefois aussi s’élevant avec violence pour discuter d’un « coulé » douteux ou pour applaudir un coup difficile.